Avec « Terminus ’60 », le réalisateur Sid Ahmed Semiane propose une œuvre singulière et profondément habitée par la question de la transmission. Loin des fresques historiques classiques et des récits héroïques attendus, le film choisit une voie plus intime : celle des anonymes, des traces effacées et des souvenirs qui peinent à survivre au temps.
À l’origine du projet, un constat frappant. Malgré l’importance historique des manifestations du 11 décembre 1960, il existe très peu d’archives accessibles, peu d’ouvrages consacrés à cet épisode et presque aucun film qui lui soit dédié. Cette pauvreté documentaire a paradoxalement donné naissance à « Terminus ’60 ». Car si cette date demeure omniprésente dans l’espace public algérien, à travers les noms de rues, de quartiers ou de cités, son histoire reste souvent méconnue.
Le cœur du récit se situe à Belcourt, aujourd’hui Belouizdad, et plus précisément à Laâqiba, ce quartier populaire considéré comme l’âme du secteur. Ici, les lieux retrouvent une présence presque physique. Les rues, les immeubles et les passages deviennent les témoins silencieux d’un soulèvement qui a marqué un tournant décisif dans la lutte pour l’indépendance.
Le film suit alors plusieurs quêtes bouleversantes. Celle de Youssef Boroubi, parti à la recherche de la tombe de Saliha Ouatiki, jeune martyre de 13 ans dont la sépulture demeure introuvable. Celle de Houria Kaifi, qui tente de retrouver une photographie d’elle publiée autrefois dans Paris Match. Ou encore celle de Réda Amrani, confronté à l’absence de traces d’inhumation dans les registres du cimetière d’El Kettar durant les journées de décembre 1960.
À travers ces parcours, « Terminus ’60 » donne une dimension humaine à l’histoire. Le film montre comment certains événements fondateurs peuvent progressivement se dissoudre dans l’oubli administratif, les archives manquantes ou les souvenirs fragmentaires.
Sid Ahmed Semiane évite pourtant toute reconstitution spectaculaire. Il privilégie la patience, l’observation et parfois même l’errance. Sa mise en scène prend le temps de s’attarder sur les visages, les silences et les lieux, comme pour laisser émerger une parole longtemps restée enfouie.
L’affiche de « Terminus ’60 » frappe d’abord par son apparente simplicité. Une femme âgée assise seule sur un banc, dans une posture d’attente ou de contemplation, occupe le premier plan. Derrière elle, immense et presque effacée à la fois, apparaît en filigrane le visage de Mohamed Belouizdad. Cette superposition donne immédiatement la clé du film : la mémoire n’est jamais totalement visible, elle habite les lieux, les générations et les silences.
Le choix de Mohamed Belouizdad est particulièrement fort. Figure fondatrice du nationalisme algérien moderne et premier responsable de l’Organisation spéciale (OS) en 1947, il incarne une histoire souterraine, souvent évoquée mais rarement représentée au cinéma. Mais l’affiche ne choisit pas de montrer la foule. Elle préfère une image du présent : une femme ordinaire, presque immobile. Ce contraste est essentiel. Derrière l’héroïsme collectif se trouvent des vies anonymes, des survivants, des témoins silencieux. Le passé monumental de Belouizdad domine l’image, tandis qu’au premier plan, le quotidien continue, discret et fragile.
Avec ses 2h19, « Terminus ’60 » assume pleinement cette démarche contemplative. Une durée qui peut surprendre, mais qui accompagne la logique même du film : chercher, revenir, questionner et accepter que certaines réponses demeurent inaccessibles.
Porté par des témoignages forts et une approche sensible de la mémoire collective, « Terminus ’60 » s’impose finalement comme bien plus qu’un documentaire historique. C’est une plongée dans les traces du 11 décembre 1960, un film exigeant et captivant qui redonne chair à un moment décisif de l’histoire des algériens.
Aly D










