À l’approche du Mawled Ennabaoui, l’espace urbain d’Annaba prend des allures de marché rituel : comptoirs de bougies parfumées, présentoirs de henné, fumées d’encens et lanternes colorées structurent désormais le paysage commerçant des quartiers. La scène est marquée cette année par une rareté nette des artifices pyrotechniques à la vue du public ; leur quasi-disparition des étals résulte d’une stratégie délibérée des autorités chargées de la sécurité.
Les services de l’État ont resserré la surveillance et interdit la vente en lieux publics des pétards et des feux d’artifice, rappelant les accidents graves enregistrés les années antérieures (brûlures, mutilations et décès) qui ont motivé des mesures coercitives. Sur le terrain, ce dispositif a modifié l’offre : ce qui se vend librement, ce sont des produits symboliques et domestiques : bougies décoratives, encens de différentes qualités, henné, que les familles achètent pour préparer les veillées religieuses et décorer les foyers.
Pouvoir d’achat et facture festive : une inflation sensible
Malgré une hausse des prix, la demande ne faiblit pas. Les bougies simples s’échangent à partir de 50 DA, les exemplaires décorés et parfumés atteignent jusqu’à 500 DA. Les brûlots et fumigateurs (du petit au grand modèle) trouvent également preneur, tout comme le henné et l’ambre, éléments consacrés du rituel local. Les vendeurs évoquent une hausse des coûts de production et de transport qui se répercute sur des segments plus travaillés de l’offre. Les consommateurs interrogés acceptent le renchérissement au titre du respect de la tradition et de la volonté d’offrir aux enfants une expérience festive propre et soignée.
La persistance d’un marché parallèle
L’interdiction publique n’a pas pour autant éradiqué la présence des artifices. Des circuits clandestins subsistent : certains vendeurs présentent discrètement des photos de leur marchandise sur les écrans de téléphones et conviennent d’un retrait ultérieur à des points éloignés du contrôle policier. Les prix sur ce «marché noir» ont flambé. Certains pétards s’évaluent entre 2.500 et 3.000 DA ; ce qui illustre le risque économique et sécuritaire d’un approvisionnement non réglementé. Les observateurs locaux soulignent que la prohibition publique, sans solution de rechange structurée (sensibilisation, filières de récupération, offres festives sécurisées), peut favoriser des formes de commercialisation opaques et dangereuses.
Perception sociale : sécurité et continuité des usages
Nombre d’habitants consultés jugent la surveillance nécessaire. Ils estiment que la réduction de la disponibilité publique des artifices ne diminue pas la solennité de la célébration, mais en accroît la sécurité. D’autres pointent le coût élevé de certains éléments festifs, un facteur de tension pour des ménages déjà soumis à l’inflation et regrettent que la praticité d’un objet festif ait parfois cédé la place à une logique de marché.
Les enfants demeurent au cœur des pratiques : leur présence dans les déambulations de marché confère à la ville un relief familial ; les familles veillent à intégrer les jeunes aux rites (allumage de bougies, application de henné, préparation des mets traditionnels), privilégiant une fête à la fois festive et encadrée.
En l’état, Annaba offre donc un observatoire local d’une mutation : la célébration du Mawled Ennabaoui se maintient dans ses formes essentielles, mais elle se redéfinit sous la contrainte d’un encadrement policier accru et d’un transfert partiel de certaines pratiques vers des circuits clandestins. La dynamique à suivre reste la capacité des autorités et des acteurs locaux à concilier sécurité, accessibilité et préservation des usages traditionnels.
Par : Mahdi AMA












