De la Grèce antique aux icônes de la culture contemporaine, la Nobel de littérature déploie une écriture libre qui brouille les frontières entre poésie, récit, théâtre et essai.
Chez Anne Carson, les mythes anciens n’appartiennent jamais tout à fait au passé. Ils traversent les époques, changent de visage et éclairent les passions, les violences et les contradictions du présent. Couronnée par le prix Nobel de littérature, l’autrice canadienne a construit une œuvre singulière, nourrie de littérature grecque, de références modernes et d’expérimentations formelles. Morceaux choisis d’une bibliographie écrite en anglais et dont quelques titres ont été publiés en français
Publié en 1986, « Eros the Bittersweet », son premier essai, contient déjà les lignes de force de cette démarche. En explorant la conception de l’amour chez les Grecs, notamment à travers Sappho, Anne Carson associe le désir à une expérience paradoxale, faite de douceur autant que de douleur. L’amour devient ainsi une force qui anime le poème et met l’écriture en mouvement. Douze ans plus tard, « Autobiographie du rouge » donne au mythe une forme inattendue. Dans ce roman en vers, l’autrice reprend l’histoire de Géryon, tué par Héraclès, pour en faire le récit d’une passion amoureuse. Le personnage mythologique devient un être sensible, confronté à l’abandon et à la découverte de soi.
Des formes libres pour dire le monde
Avec « Les Hommes à leurs heures perdues », paru en français en 2025, Anne Carson pousse plus loin encore le dialogue entre les époques et les disciplines. Thucydide y côtoie Virginia Woolf, tandis que Catherine Deneuve, Sigmund Freud, Jean-Luc Godard et Anna Akhmatova traversent un ensemble de textes en prose et en vers. Ces rapprochements inattendus, nourris d’ironie et de liberté, témoignent d’une écriture qui refuse de se limiter au « moi » lyrique.
Le théâtre antique constitue un autre territoire de réinvention. Dans « Antigonick », publié en français en 2019, Carson reprend la tragédie de Sophocle et lui insuffle une radicalité politique et une tonalité tragi-comique contemporaines. Avec « Norma Jeane Baker de Troie », elle rapproche Hélène, figure mythologique associée à la guerre de Troie, de Marilyn Monroe, née Norma Jeane Baker. Deux femmes séparées par les siècles, réunies par la beauté, la séduction et la violence d’un monde dominé par les hommes.
En consacrant Anne Carson, le Nobel de littérature met en lumière une œuvre qui fait dialoguer les siècles et bouscule les frontières entre les genres. Une reconnaissance qui invite aussi à découvrir, au-delà de la distinction, une écriture singulière où les mythes anciens trouvent une résonance profondément contemporaine.
Par : Aly D












