Le recours aux cours particuliers, bien qu’il soit décrié depuis près de deux décennies, reste un phénomène de masse, marquant profondément le quotidien des élèves et des familles.
L’Union nationale des parents d’élèves (UNPE) organise le 4ᵉ Colloque national sur la prolifération des cours de soutien, qui se tiendra les 21 et 22 décembre à Alger, en partenariat avec le Laboratoire de psychologie neurocognitive, cognitive et sociale de l’université Chahid Hamma Lakhdar d’El Oued.
Un passage « obligatoire »
Cet événement s’inscrit dans un contexte où ce qui était jadis considéré comme un simple soutien pour combler des lacunes ponctuelles est devenu un passage obligatoire dans le parcours scolaire. Du primaire à la terminale, les cours particuliers sont perçus comme indispensables pour garantir la réussite académique. Les familles, qu’elles soient modestes ou plus aisées, consacrent désormais une part importante de leur budget à ces séances. Pour les ménages à revenus limités, cette dépense peut représenter un véritable sacrifice : certains parents racontent devoir renoncer à des besoins essentiels pour financer les cours de leurs enfants. Dans de nombreux cas, cette pression financière engendre un stress constant, ajoutant à l’inquiétude naturelle des parents concernant l’avenir de leurs enfants.
Des enfants surchargés et épuisés
Le phénomène ne se limite pas à un enjeu économique. Il pèse lourdement sur le quotidien des élèves. Ceux-ci accumulent les heures de classe, les devoirs, les examens et les cours particuliers, souvent dès le plus jeune âge. Les journées deviennent interminables, et la charge de travail peut devenir épuisante. Ce rythme soutenu provoque un stress permanent et un sentiment de course contre la montre, où l’objectif principal n’est plus la compréhension des matières, mais la performance chiffrée : les notes sont la clé pour intégrer les filières universitaires les plus prisées, et la pression pour les obtenir est immense.
Les plus jeunes, en particulier, sont exposés à un rythme scolaire intense, avec peu de temps pour jouer, se détendre ou développer d’autres compétences. Le temps de l’enfance, essentiel pour la créativité, l’expression personnelle et les interactions sociales, se réduit considérablement. Les enfants n’ont plus la possibilité de profiter de jeux en plein air, de jouer au foot dans le quartier, ou à n’importe quel jeux d’enfants qui ont tout simplement disparu de nos rues.
Cette absence d’équilibre entre travail scolaire et jeux, indispensable pour le développement psychomoteur de l’enfant, fragilise leur développement émotionnel et cognitif, augmente l’anxiété et peut entraîner une perte progressive de motivation. Les effets psychologiques se font sentir : fatigue chronique, sentiment d’étouffement et, dans les cas les plus extrêmes, décrochage scolaire. L’enfance devient ainsi dominée par la performance, au détriment de l’épanouissement naturel et de son bien-être global. Et c’est pire en période d’examen.
La course aux notes
Du côté des parents, la pression est tout aussi forte. Beaucoup vivent presque exclusivement pour la scolarité de leurs enfants, organisant leur emploi du temps, leurs économies et leur vie sociale autour des cours et des résultats scolaires. Pour certaines familles, chaque échec est perçu comme une défaite collective. La course aux notes devient un facteur central, et la moindre baisse de performance déclenche inquiétude et culpabilité. Ces parents, souvent débordés, ressentent une angoisse constante et un sentiment d’impuissance face à l’accélération de la compétition scolaire.
Des revenus supérieurs au salaire
Pour les enseignants, cette situation constitue une opportunité financière considérable. Les cours particuliers représentent souvent des revenus supérieurs à leur salaire officiel, et nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à en profiter pleinement. Si ces séances peuvent améliorer l’apprentissage pour certains élèves, elles renforcent aussi les inégalités : ceux dont les familles ne peuvent pas se permettre de payer ces cours sont désavantagés. Ce système informel crée une tension dans l’ensemble du secteur éducatif, avec des enseignants partagés entre leur mission officielle et la tentation lucrative des cours privés.
Comprendre et agir
Face à cette situation complexe, l’UNPE et ses partenaires universitaires ont choisi de placer le colloque au cœur de la réflexion nationale. Pendant deux jours, chercheurs, spécialistes, représentants des parents et professionnels de l’éducation analyseront les causes et les conséquences de cette prolifération. L’objectif est de comprendre pourquoi l’école publique, malgré les efforts des enseignants et des institutions, ne suffit plus à répondre aux attentes des familles. Les discussions porteront sur la qualité de la formation des enseignants, les méthodes pédagogiques, les dysfonctionnements du système éducatif et les effets de cette dépendance aux cours extérieurs sur le bien-être des élèves.
Le colloque entend également explorer les conséquences sociales et psychologiques de cette tendance. L’augmentation du stress et de la fatigue chez les enfants, la surcharge mentale, la diminution du temps libre et l’anxiété généralisée chez les parents seront analysées avec attention. Les chercheurs mettront en lumière comment la pression pour obtenir des notes élevées peut modifier la perception de l’école, la transformant d’un lieu d’apprentissage et d’épanouissement en un espace de compétition et de performance chiffrée.
Vers des solutions concrètes ?
Les coûts financiers constituent un autre axe majeur de discussion. Dans de nombreuses familles, payer des cours particuliers implique de réorganiser le budget familial, de restreindre d’autres dépenses ou de multiplier les sacrifices. Les ménages modestes sont souvent les plus touchés, car ils doivent assumer ces coûts sans que les bénéfices pédagogiques soient toujours garantis. Cette situation renforce le sentiment d’injustice et accentue les inégalités éducatives, créant un cercle vicieux où ceux qui peuvent se permettre ces cours avancent, tandis que les autres accumulent un retard difficile à rattraper.
L’UNPE souligne que l’essor des cours particuliers révèle une tension structurelle au sein de l’école publique : incapacité à répondre aux besoins réels des élèves, hétérogénéité des niveaux et manque de ressources adaptées. Le colloque ambitionne de dégager des solutions réalistes et applicables, qui permettraient d’alléger la pression financière et psychologique sur les familles tout en redonnant à l’école son rôle central dans l’apprentissage. Parmi les pistes envisagées figurent l’amélioration de la formation des enseignants, l’adaptation des méthodes pédagogiques et le renforcement de l’accompagnement des élèves dans le cadre officiel, afin de réduire le recours obligatoire aux cours privés.
L’enjeu dépasse donc la simple question des cours particuliers. Il s’agit de réinterroger la performance du système éducatif, la capacité de l’école à préparer les élèves aux exigences de l’enseignement supérieur et à promouvoir une éducation équitable pour tous. Le colloque se veut un espace de réflexion scientifique et constructive, capable de nourrir un débat national sur la qualité de l’enseignement et le bien-être des élèves et des familles.
« L’espoir affiché est celui d’un retour à une école plus efficace, plus équitable et plus proche des besoins réels des élèves et des familles », conclut l’UNPE. En plaçant ce colloque au centre du débat, l’organisation espère transformer une inquiétude sociale largement ressentie en une réflexion capable de guider les décisions futures pour l’éducation nationale, et de rééquilibrer un système aujourd’hui dominé par la logique des résultats, des performances individuelles et… le mercantilisme.
Par : Aly D








