À l’occasion de sa 6e édition, le Festival du film méditerranéen d’Annaba a accueilli une rencontre de haut niveau avec l’historien Benjamin Stora, au cœur des ruines d’Hippone, sous la modération d’Ahmed Bedjaoui et en présence de Louisa Ighilahriz.
Cette rencontre a attiré un public nombreux, venu échanger autour des questions de mémoire, d’histoire et de représentation cinématographique.
Archives et témoignages : des piliers de l’écriture de l’histoire
Au cours de son intervention, l’historien a insisté sur l’importance des archives sous toutes leurs formes : écrites, sonores et visuelles. Il a particulièrement souligné le rôle fondamental des témoignages directs des acteurs de la Révolution, ainsi que celui des images, considérées comme une source essentielle pour comprendre et écrire l’histoire. Il appelle à une mobilisation conjointe des historiens et des créateurs afin de restituer une histoire plus complète, fidèle et partagée.
Cinéma français : un « trou de mémoire » autour de la guerre d’Algérie
Benjamin Stora a pointé du doigt un manque notable dans le cinéma français concernant la représentation de la guerre d’indépendance algérienne. Selon lui, ce déficit s’explique par des phénomènes de censure et d’autocensure qui ont longtemps freiné l’expression artistique sur ce sujet.
Il a également relevé la rareté de la fiction traitant de cette période, contrairement au cinéma américain qui, à travers ses films sur la guerre du Vietnam, a réussi à « reconquérir symboliquement » sur grand écran une guerre perdue sur le terrain.
L’historien a souligné que ce silence ne concerne pas uniquement la France. Du côté algérien également, la production cinématographique sur la guerre d’indépendance reste limitée, en raison notamment des difficultés structurelles rencontrées par l’industrie cinématographique nationale.
Explorer le XIXe siècle : un enjeu pour les cinémas algérien et français
Benjamin Stora a vivement critiqué l’absence de films traitant de la conquête coloniale de l’Algérie, en particulier entre 1830 et 1900. Il a appelé à élargir les récits cinématographiques au-delà de la guerre d’indépendance pour inclure cette période fondatrice. À l’approche de 2030, qui marquera les 200 ans du début de la colonisation française en Algérie, il a encouragé la production de films de fiction abordant cette époque, citant des initiatives comme le film sur Ahmed Bey comme exemple à développer.
Cinéma de fiction : un outil de décolonisation
Pour Benjamin Stora, le cinéma de fiction joue un rôle clé dans la construction des imaginaires collectifs. Les images ne se contentent pas de refléter la réalité, elles contribuent à la façonner. Il a ainsi insisté sur la nécessité de « décoloniser les imaginaires » à travers des récits cinématographiques plus justes et inclusifs.
Reconstruire le réel à l’ère de la post-vérité
Abordant la question du documentaire, l’historien a expliqué que celui-ci ne constitue pas une simple reproduction du réel, mais un travail de sélection, de hiérarchisation et de montage.
Dans un contexte marqué par l’essor du numérique et de l’intelligence artificielle, il a mis en garde contre l’émergence de la « post-vérité », où des images peuvent être produites sans lien avec la réalité. Face à ce défi, le documentaire reste indispensable, mais insuffisant à lui seul. La fiction apparaît alors comme un moyen puissant de redonner vie à des histoires authentiques.
Une histoire encore sensible en France
Selon lui, la décolonisation et la perte de l’Algérie ont été vécues comme une crise profonde de l’identité nationale française, ce qui explique en partie le silence et les difficultés à affronter cette histoire.
Il a néanmoins évoqué des avancées récentes en matière de reconnaissance, tout en regrettant le manque d’humanisation dans le traitement de cette mémoire, citant notamment le cas de Gisèle Halimi.
Il a précisé que son travail ne consiste pas à se limiter à une reconnaissance abstraite ou générale, mais à exposer de manière concrète à la société française les réalités historiques longtemps occultées. Il s’agit notamment de mettre en lumière les pratiques de torture, les essais nucléaires, les déplacements forcés de populations ainsi que les exécutions extrajudiciaires, autant de faits que, selon lui, une grande partie de l’opinion publique française méconnaît encore.
Archives et partage : un chantier inachevé
Enfin, Benjamin Stora est revenu sur la question de la numérisation et du partage des archives entre la France et l’Algérie. Il a révélé que 3,5 millions de documents ont été numérisés entre 2021 et 2023, mais que leur restitution aux Algériens reste en suspens, notamment après l’annulation d’une visite officielle. Né en Algérie, Benjamin Stora, n’est plus à présenter. Spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Algérie et du Maghreb, il est reconnu pour ses positions tranchées et ses analyses approfondies sur les relations franco-algériennes.
Par : Ikram Saker










