Pendant trente jours, des cuisines éphémères ont fleuri aux quatre coins du pays, d’Oum Teboul à Ghazaouet, d’Alger à Tamanrasset. Partout, la mobilisation est la même. Mais derrière cette organisation bien huilée, ce sont souvent des femmes qui tiennent la cadence, qui coordonnent, qui préparent, qui veillent à ce que rien ne manque.
Derrière cette organisation minutieuse, des femmes s’activent sans relâche. Elles arrivent tôt, repartent tard, et entre-temps, elles tiennent à bout de bras un dispositif essentiel, souvent sans être vues.
Dès le début de l’après-midi, la cadence s’installe. L’air devient dense, chargé d’odeurs d’herbes fraîches, d’épices et de plats en cuisson. Autour des plans de travail, les gestes s’enchaînent avec précision. Certaines épluchent des montagnes de légumes, d’autres surveillent les marmites ou préparent les farces. Les feuilles de brick sont pliées avec soin, les portions calculées pour que chacune soit équitable. Rien n’est laissé au hasard.
La chaleur des fourneaux rend le travail éprouvant. Les corps fatiguent, les visages se couvrent de sueur, mais le rythme ne faiblit pas. Il faut porter, remuer, répartir, vérifier. Chaque détail compte. Dans ce mouvement continu, les femmes s’organisent sans bruit. Les tâches se répartissent naturellement, les relais se font sans discussion inutile. Lorsqu’une main se fatigue, une autre prend le relais.
Malgré l’épuisement, une énergie particulière traverse ces cuisines. Une solidarité immédiate, presque instinctive. Un mot, un sourire, parfois une plaisanterie suffisent à alléger l’effort. Ce collectif féminin fonctionne comme un équilibre fragile mais solide, où chacune veille sur l’autre tout en poursuivant le même objectif.
Beaucoup de ces bénévoles connaissent la précarité, ou en ont été proches. Cette expérience nourrit leur engagement. Elle donne à chaque geste une dimension plus profonde. Préparer un repas ne se limite pas à nourrir, c’est aussi comprendre, anticiper, respecter la dignité de celles et ceux qui viendront.
En fin d’après-midi, la tension retombe progressivement. Les préparations sont terminées, les tables remplies de barquettes alignées avec soin. Les bouteilles d’eau sont disposées, prêtes à être distribuées. Un dernier contrôle, un ajustement, puis le calme s’installe quelques instants.
Lorsque les premiers bénéficiaires arrivent, la discrétion domine. Les regards se croisent brièvement, sans insistance. Les femmes veillent à préserver cette distance, conscientes de la pudeur qui entoure ces moments. La distribution se fait avec simplicité, sans gestes superflus.
Pour celles qui attendent, ce repas représente bien plus qu’un besoin immédiat. Il incarne une attention, une présence, un lien humain. Et pour celles qui l’ont préparé, il est l’aboutissement d’heures d’effort partagé.
Une fois la distribution terminée, le travail continue encore. Il faut nettoyer, ranger, anticiper le lendemain. Puis, dans un silence presque total, elles quittent les lieux. Leurs gestes s’effacent, mais leur engagement demeure. Jour après jour, ces femmes font vivre une solidarité discrète, essentielle, et profondément humaine.
Mais au-delà de l’instant, leur action s’inscrit dans une continuité plus large. Elle construit, presque invisiblement, une forme de confiance collective, un sentiment d’appartenance qui dépasse les différences et les parcours. Dans ces cuisines, il ne s’agit pas seulement de répondre à l’urgence, mais de maintenir un fil, ténu mais solide, entre celles qui donnent et celles qui reçoivent. Et si leurs noms restent inconnus, leur empreinte, elle, persiste bien après que les lumières se sont éteintes et que les portes se sont refermées. Demain, elles reviendront.
Par : Aly D












