En 1963, Amraoui Missoum signe l’une des chansons les plus émouvantes de son répertoire : « Des roses blanches pour ma mère ».
Inspirée de l’histoire poignante d’un jeune cireur de La Casbah, elle raconte la quête désespérée d’un enfant parcourant Alger pour trouver les médicaments capables de sauver sa mère gravement malade. À travers cette chanson, Amraoui Missoum donne un visage à ces enfants des rues que l’on appelait alors les « yaouleds ».
Durant la période coloniale, ce terme désignait les jeunes garçons, souvent âgés de 8 à 15 ans, qui survivaient grâce à de petits métiers informels, comme le cirage de chaussures ou le port de charges. Issu de l’expression arabe « ya ouled » (« hé, garçon ! »), le mot est devenu le symbole d’une enfance marquée par la pauvreté, le travail précoce et l’exclusion.
Né le 9 février 1921 dans La Casbah d’Alger et disparu à Paris le 13 décembre 1967, Amraoui Missoum demeure l’un des pionniers de la variété populaire moderne algérienne. Compositeur, chef d’orchestre et remarquable musicien, il maîtrisait aussi bien le solfège que les répertoires maghrébin et oriental.
Son talent l’a conduit à accompagner et à composer pour plusieurs grandes voix de la chanson algérienne. On lui doit notamment des classiques tels que « Tavalizt » pour Hnifa, « Chmandiffir » pour Oukil Amar, « Rouh Rouh » pour Arezki Oultache, « Yalmanfi » pour Yahiatène, « Atir El Qafs » pour H’sisen, « El Bahdja Bida » pour Dahmane El Harrachi ou encore « Atilou Zalamit » pour Deriassa.
Au-delà de sa qualité musicale, « Des roses blanches pour ma mère » s’inscrit dans une mémoire collective. En racontant le combat désespéré d’un enfant prêt à tout pour sauver sa mère, la chanson rappelle le destin de milliers de « yaouleds », figures emblématiques de l’Algérie coloniale. Leur histoire inspirera de nombreuses œuvres, à l’image de « Yaouled », réalisé en 1993 par Rachid Benallal, ou encore du livre de mémoires « Yaouled ! Parcours d’un indigène », publié en 2013 par le sociologue et urbaniste algérien Rachid Sidi Boumedine.
Profondément ému par la condition de ces enfants, le président Ahmed Ben Bella décide, après l’indépendance, de mettre un terme au phénomène des enfants cireurs, considéré comme l’un des héritages les plus humiliants de la période coloniale. Des programmes sociaux sont alors mis en place afin de scolariser ces jeunes et de les orienter vers des métiers qualifiés.
Plus de soixante ans après sa création, « Des roses blanches pour ma mère » conserve toute sa force émotionnelle. Derrière cette chanson se dessine le portrait d’une enfance sacrifiée, mais aussi celui d’une société qui a choisi de tourner la page d’un héritage douloureux. Bien plus qu’un hommage filial, elle demeure le témoignage sensible d’une époque et d’une génération d’enfants dont la mémoire continue de résonner dans l’histoire algérienne.
Par : Aly D











