L’arrivée des smartphones et des réseaux sociaux a introduit une concurrence redoutable. Le téléphone offre un divertissement permanent, individuel et instantané.
Pendant des décennies, les cafés étaient des lieux de sociabilité où les gens se retrouvaient pour jouer aux cartes, aux dames ou aux dominos. Ces jeux avaient plusieurs avantages : ils occupaient le temps, favorisaient les discussions et permettaient de se retrouver entre amis ou voisins. Dans les quartiers populaires comme dans les centres-villes, ces jeux faisaient partie du quotidien et constituaient l’un des principaux loisirs de milliers d’Algériens. Aujourd’hui, le paysage a changé. Les smartphones et les réseaux sociaux se sont imposés dans les moments de détente.
Le règne du smartphone
Dans les cafés, les regards sont souvent tournés vers les écrans plutôt que vers les cartes ou les dominos. TikTok, Facebook, Instagram, les jeux mobiles ou les vidéos en ligne occupent désormais une partie du temps autrefois consacré aux activités collectives. La transformation est suffisamment visible pour être remarquée par toutes les générations. Sans faire disparaître totalement les jeux traditionnels, elle a profondément modifié les habitudes de sociabilité. Ce qui se jouait autrefois autour d’une table se déroule désormais souvent derrière un écran.
À Annaba, comme dans de nombreuses villes du pays, les cafés racontent à leur manière cette évolution. Dans un établissement du centre-ville, plusieurs clients sont installés autour de petites tables. Le café est presque plein. Pourtant, l’ambiance n’a rien à voir avec celle que décrivent les anciens. « Avant, on entendait le bruit des dominos toute la journée », raconte Salah, gérant d’un café depuis plus de trente-cinq ans.
« Les joueurs arrivaient le matin et restaient parfois jusqu’au soir. Il y avait toujours une partie qui se terminait et une autre qui commençait. Aujourd’hui, les jeunes viennent moins nombreux et ils viennent avec leurs téléphones. Même lorsqu’ils sont plusieurs autour d’une table, chacun regarde son écran. » Pour lui, le changement s’est accéléré avec la généralisation des smartphones et l’arrivée des réseaux sociaux.
« Les clients sont toujours là, mais ils ne s’occupent plus de la même manière. Les parties de cartes ou de dominos sont devenues moins fréquentes. » À quelques rues de là, Ahmed, 67 ans, observe, lui aussi, cette évolution avec une certaine nostalgie. Habitué des cafés depuis son adolescence, il se souvient d’une époque où les jeux occupaient une place centrale dans la vie sociale.
« Quand j’étais jeune, il n’y avait pas autant de distractions. Les cafés étaient des lieux de rencontre. On jouait à la Quinche, à la Rounda. Une partie pouvait durer des heures, mais ce n’était pas seulement le jeu qui comptait. Il y avait les discussions, les plaisanteries, les défis. » Pour Ahmed, ces jeux remplissaient une fonction sociale qui dépasse largement le simple divertissement. « On apprenait à connaître les gens du quartier. Les plus jeunes observaient les anciens et apprenaient les règles. Les amitiés se construisaient souvent autour d’une table de jeu. Aujourd’hui, chacun a son univers dans son téléphone. »
Les cafetiers sont nombreux à faire le même constat. Certains ont même retiré plusieurs tables autrefois réservées aux joueurs. D’autres continuent de conserver quelques jeux de dominos à disposition, mais reconnaissent qu’ils sont moins utilisés qu’auparavant. « Il y a trente ans, les clients demandaient spontanément les dominos », explique un propriétaire de café du quartier de la Colonne. « Aujourd’hui, c’est devenu plus rare. Les demandes existent encore, mais elles concernent surtout les habitués les plus âgés. » Cette évolution ne signifie toutefois pas que les jeunes ont abandonné toute forme de jeu. Ils jouent simplement autrement.
Assis à la terrasse d’un café, Yacine, 21 ans, reconnaît n’avoir jamais appris les règles de la Quinche. « Je connais les dominos de nom, mais je n’ai jamais vraiment joué. Franchement, je préfère mon téléphone. Je peux regarder des vidéos, discuter avec mes amis, jouer en ligne ou suivre ce qui se passe dans le monde. Tout est accessible immédiatement. » Pour sa génération, le smartphone est devenu un outil de divertissement universel. « Quand on s’ennuie, on sort le téléphone. On n’a pas besoin d’attendre d’autres personnes pour commencer une partie ou organiser quelque chose. » Un avis partagé par plusieurs étudiants rencontrés dans différents cafés. Tous connaissent l’existence des jeux traditionnels, mais peu les pratiquent régulièrement. Certains n’en maîtrisent même pas les règles. « Mon père joue aux dominos », explique Anis, 19 ans. « Moi, je regarde parfois, mais je ne joue pas. Je préfère les jeux sur téléphone ou sur console. »
Les derniers passionnés
Pour autant, les jeux traditionnels ne sont pas condamnés à disparaître. Dans certains établissements, ils continuent de rassembler des passionnés. Dans un café de quartier, quatre hommes sont réunis autour d’une table de dominos. Les pièces claquent encore avec la même énergie qu’autrefois. Autour d’eux, quelques spectateurs commentent les coups et plaisantent avec les joueurs. « Nous jouons presque tous les jours », affirme Mohamed, retraité. « C’est une habitude que nous avons gardée. Le jeu est important, mais l’ambiance l’est encore plus. Cela nous permet de voir les amis, de discuter et de sortir de la maison. » Selon lui, l’écran ne pourra jamais remplacer totalement cette dimension humaine. « Sur le téléphone, on peut parler à des dizaines de personnes. Mais ce n’est pas pareil que de partager un café et une partie avec des amis. »
Dans certains cafés, les joueurs réguliers sont devenus des figures familières. Ils occupent souvent les mêmes tables, aux mêmes heures, perpétuant des habitudes qui semblent défier le temps. Autour d’eux, les smartphones sont omniprésents, mais les dominos continuent de claquer sur le bois des tables. Fait intéressant, quelques jeunes commencent également à redécouvrir ces pratiques. Karim, 24 ans, a appris à jouer aux dominos avec son oncle. « Au début, cela ne m’intéressait pas. Puis j’ai essayé. Finalement, j’ai compris pourquoi les anciens aiment autant ce jeu. Il y a de la stratégie, de la réflexion et surtout une ambiance qu’on ne retrouve pas sur Internet. » Ces exemples restent minoritaires, mais ils montrent que les jeux traditionnels conservent une capacité à séduire au-delà des générations qui les ont popularisés.
La partie continue
Car derrière la question des dominos, de la Quinche ou de la Rounda se cache une interrogation plus large : celle de l’évolution des modes de sociabilité. Autrefois, une grande partie des loisirs se déroulait dans l’espace public. Les cafés, les places et les quartiers servaient de lieux de rencontre naturels. Les activités étaient souvent collectives et reposaient sur la présence physique. Aujourd’hui, les technologies numériques permettent de communiquer, de jouer, de regarder des vidéos ou de suivre l’actualité sans quitter son siège. Elles offrent des possibilités inédites, mais elles modifient aussi les habitudes relationnelles. Dans les cafés, cette mutation est particulièrement visible. Les parties de Quinche, de Rounda ou de dames existent encore. Mais elles ne règnent plus sur les cafés comme elles le faisaient autrefois. Mais tant qu’il restera une table, quelques joueurs et l’envie de partager un moment ensemble, la partie continuera.
PAR : Aly D












