Entre impératifs sécuritaires, dossiers judiciaires sensibles et tensions géopolitiques persistantes, Alger et Paris amorcent un retour prudent au dialogue pragmatique.
Après près de deux années de crispations diplomatiques, Alger et Paris semblent amorcer un retour progressif à une logique de coopération pragmatique, portée avant tout par les impératifs sécuritaires, judiciaires et stratégiques.
La visite à Alger de la ministre française déléguée chargée des Anciens combattants, Alice Rufo, reçue samedi par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, confirme cette volonté mutuelle de réactiver plusieurs dossiers gelés depuis la crise politique déclenchée en 2024.
Au-delà de la dimension protocolaire, cette séquence traduit surtout la place centrale qu’occupe désormais la coopération judiciaire dans les relations algéro-françaises. Dans un environnement régional marqué par la montée des menaces terroristes au Sahel, l’expansion des réseaux criminels transfrontaliers et les défis migratoires, Alger et Paris apparaissent contraints de renouer des mécanismes de coordination devenus stratégiques pour les deux Etats.
La coopération judiciaire entre les deux pays repose aujourd’hui sur un arsenal conventionnel dense, consolidé au fil des années malgré les turbulences politiques récurrentes. Sauf que de nombreux dossiers restent en suspens, notamment ceux ayant trait à l’extradition d’un certain nombre de ressortissants algériens « exilés » en France depuis plusieurs années.
Parmi eux, on peut citer les « youteubeurs » qui se sont autoproclamés opposants établis à l’étranger, transformés en agents d’influence au service d’agendas anti algériens. Y figurent également des poids lourds de la « issaba » dont le plus célèbre est l’ex-ministre de l’Industrie, Abdessalem Bouchareb, condamné en Algérie à la prison ferme pour des faits de corruption.
Rappelons que la convention d’entraide judiciaire en matière pénale entre les deux pays, entrée en vigueur en 2018, a considérablement renforcé les échanges d’informations, les commissions rogatoires internationales ainsi que la coordination dans les enquêtes liées au terrorisme et à la criminalité organisée.
Volonté de normalisation progressive
Un point qui demeure sensible dans plusieurs dossiers à forte portée politique ou médiatique. C’est le cas précisément des fameux « youtoubeurs » et de l’ex-ministre Bouchouareb. Mais derrière cette relance judiciaire se joue surtout un rééquilibrage politique plus large.
Pour Alger, il s’agit de préserver ses intérêts souverains tout en imposant une coopération fondée sur le respect mutuel et la non-ingérence. Les autorités algériennes cherchent ainsi à renforcer leurs capacités de lutte contre les flux financiers illicites, les réseaux criminels et les menaces terroristes transnationales, sans céder sur les questions de souveraineté nationale. L’affaire du journaliste français Christophe Gleizes s’inscrit précisément dans cette équation délicate entre coopération judiciaire et sensibilité politique.
Détenu en Algérie depuis près d’un an et condamné pour « apologie du terrorisme », le journaliste pourrait prochainement recevoir une première visite consulaire française, annoncée à l’issue des entretiens entre Alice Rufo et les autorités algériennes.
Cette évolution est perçue à Paris comme un signe d’apaisement, mais elle illustre surtout la volonté d’Alger de traiter ce dossier dans un strict cadre judiciaire et souverain, loin des pressions politiques ou médiatiques françaises. Le retrait récent par Christophe Gleizes de son pourvoi en cassation alimente d’ailleurs les spéculations autour d’une éventuelle mesure de grâce présidentielle, même si aucune annonce officielle n’a été faite en ce sens.
La relance actuelle des relations algéro-françaises intervient dans un contexte encore marqué par de profondes divergences, notamment concernant l’affaire du représentant consulaire algérien incarcéré en France dans des conditions troubles et non-convaincantes. Pour autant, les deux capitales semblent aujourd’hui conscientes qu’aucune coopération sécuritaire durable n’est possible sans un minimum de stabilité politique.
Le retour à Alger de l’ambassadeur français Stéphane Romatet, tout comme la reprise des échanges dans les domaines militaire, judiciaire et migratoire, témoignent de cette volonté de normalisation progressive. En réalité, la relation algéro-française continue d’évoluer selon une logique désormais bien établie : alternance de tensions politiques et de rapprochements pragmatiques imposés par les intérêts stratégiques communs.
Dans cette équation complexe, la coopération judiciaire apparaît aujourd’hui comme l’un des rares espaces capables de maintenir un dialogue fonctionnel entre Alger et Paris, malgré les désaccords persistants sur les questions historiques, géopolitiques et migratoires.
Par : Akram Ouadah









