Dans une Algérie qui amorce sa transition vers le tout-numérique, les prix prohibitifs des ordinateurs, tablettes et smartphones écartent une large partie de la population de l’accès aux outils de base. Face à la flambée des prix, de nombreux Algériens renoncent à s’équiper ou se tournent vers un marché de l’occasion incertain. Une situation qui menace l’inclusion numérique et aggrave les inégalités.
Des prix hors de portée
À l’heure où les démarches administratives se dématérialisent, où l’enseignement en ligne se généralise et où le télétravail s’impose dans de nombreux secteurs, disposer d’un ordinateur n’est plus un luxe mais une nécessité. Pourtant, pour une large part de la population algérienne, l’achat d’un équipement numérique reste inaccessible.
Les modèles neufs, même d’entrée de gamme, sont rarement proposés à moins de 70 000 dinars. Les prix grimpent rapidement selon les performances. A titre d’exemple, sur DigitecDZ, un HP 250 G8 se vend à 74 000 DA, tandis qu’un Lenovo IdeaPad Slim 3 avec processeur i3 est affiché à 93 000 DA. Des modèles encore plus basiques, comme les Lenovo V15 ou N14, tournent autour de 72 000 à 93 000 DA.
Pour des machines plus robustes, les prix explosent. Sur le site El Assli Hi Tech, un Lenovo IdeaPad Slim 3 (i5-13420H, 16 Go de RAM, SSD 512 Go) est proposé à 109 500 DA, tandis que sa version i7 atteint 143 500 DA. Les PC portables destinés à un usage professionnel ou étudiant plus intensif, comme les Victus i5/i7 avec SSD 512 Go, oscillent entre 110 000 et 205 000 DA, certains modèles atteignant 280 000 DA quand ils sont équipés de cartes graphiques récentes (RTX 4050 ou 4060).
Même les modèles dits « milieu de gamme », comme les Dell Inspiron ou les IdeaPad Slim 5 i5, se situent entre 162 000 et 195 000 DA selon les configurations. Autant de chiffres qui confirment une réalité amère : l’ordinateur, pourtant indispensable, reste un produit de luxe pour de nombreux foyers algériens.
Smartphones : la classe moyenne à la peine
Alors que le téléphone portable est devenu un outil indispensable du quotidien, son coût reste un obstacle majeur pour une grande partie des Algériens, notamment les étudiants, les foyers de classe moyenne et les bas salaires. Sur Ouedkniss, les offres récentes montrent des prix qui montent haut. Les modèles neufs les plus recherchés, tels que le Samsung Galaxy A55 ou le Xiaomi 13T, se vendent entre 80 000 et 120 000 dinars. Quant aux téléphones haut de gamme comme le Galaxy S24 Ultra, ils dépassent allègrement les 180 000 dinars, parfois jusqu’à 200 000 DA. Des montants inaccessibles pour nombre de familles dont les revenus mensuels peinent déjà à couvrir les dépenses de base. « Je voulais un téléphone fiable pour les études et la photo, mais à ce prix-là, c’est juste impossible », confie Fethi, étudiant en architecture.
L’occasion comme dernier recours
Dans de nombreuses familles, l’achat d’un seul ordinateur pour plusieurs enfants est la norme. D’autres se tournent vers des équipements d’occasion, souvent âgés de plusieurs années et vendus entre 30 000 et 70 000 dinars, avec des performances limitées. « On m’a proposé un ancien ThinkPad i5 pour 55 000 DA. Il fonctionne, mais la batterie est morte et l’écran a des taches », confie Adel, un étudiant en sciences économiques. Pour lui, c’est un choix par défaut. «Je ne peux pas faire de recherches développées avec un téléphone, mais acheter du neuf, c’est impensable. »
Le recours au marché de l’occasion, via des plateformes en ligne ou des vendeurs informels, s’est généralisé. Si certains y trouvent des affaires convenables, beaucoup dénoncent un manque de transparence, l’absence de garantie, et des prix parfois gonflés pour du matériel obsolète. « J’ai acheté un ordinateur d’occasion à 48 000 dinars. Au bout de deux semaines, il s’éteignait sans raison. Le vendeur m’a bloquée », témoigne amèrement Yasmine, employée dans un centre de santé.
Une révolution … à deux vitesses
Alors que les pouvoirs publics encouragent la digitalisation de l’administration et de l’éducation, l’absence d’un plan national d’équipement accessible pose question. Sans aides ciblées ou programmes de subvention pour les étudiants, enseignants et chômeurs, le numérique risque de se muer en facteur d’exclusion, contredisant sa promesse d’égalité.
Depuis 2021, la transition numérique est érigée en priorité nationale. La création du Haut-Commissariat à la numérisation, en 2023, a posé les fondations d’un virage stratégique vers une administration « zéro papier » à l’horizon 2026. Plus de 200 services publics ont déjà été dématérialisés, accessibles depuis un portail gouvernemental unifié, actif 24h/24.
Certains secteurs comme la retraite, la poste ou la sécurité sociale sont en pointe. L’application Retraite DZ permet aux retraités de gérer leur dossier en ligne, Damancom facilite les démarches pour les non-salariés affiliés à la CASNOS, BaridiNet propose la gestion à distance des comptes CCP, et dans le quotidien des Algériens, plusieurs applications locales et plateformes numériques marquent également cette transition : Yassir et Taxi Safe pour le transport, Yourcab pour la location de véhicules, Yalidine pour la livraison, Ouedkniss pour les annonces en ligne, Jumia et AliExpress comme plateformes d’e‑commerce fréquemment utilisées.
Mais derrière cette vitrine de modernité, une réalité plus sombre persiste. Des millions d’Algériens n’ont pas les moyens d’accéder à ces outils. Ce ne sont pas des réfractaires au numérique. Ce sont des exclus.
Fracture sociale invisible
Parmi les exclus du numérique, on retrouve jeunes, familles rurales, retraités, femmes au foyer… Autant de profils laissés à l’écart d’un système de plus en plus numérisé sans y avoir été préparés, ni accompagnés.
Les prix des équipements restent un frein majeur. Un smartphone basique coûte souvent plus qu’un salaire mensuel pour beaucoup. Un ordinateur portable peut dépasser les 80 000 dinars. Dans ces conditions, s’équiper relève du sacrifice, voire de l’impossible.
La précarité numérique n’est pas un simple retard technologique. Elle reproduit et aggrave les inégalités sociales, territoriales, économiques et même de genre. Elle oppose les citoyens connectés, souvent jeunes, urbains et diplômés, à ceux qui n’ont pas les moyens de suivre. Et ce fossé risque de se creuser davantage à mesure que l’administration avance vers le tout numérique.
Vers une inclusion réelle ?
Le numérique, s’il est vecteur de progrès, peut aussi devenir un amplificateur de vulnérabilités. Il crée une nouvelle ligne de fracture entre ceux qui peuvent accéder à leurs droits en ligne et ceux qui n’y parviennent pas. Une fracture invisible, mais bien réelle, qui relègue les plus précaires à la périphérie de la citoyenneté, en faisant le bonheur des « cybers ».
Pour éviter que le progrès ne devienne synonyme d’exclusion, il serait temps de penser à des mesures concrètes : programmes de reconditionnement d’équipements usagés, fabrication locale de matériels à bas coût ou encore création d’un fonds public pour l’équipement des familles modestes. Car une administration moderne ne se mesure pas seulement à ses plateformes. Elle se juge à sa capacité à rester accessible à tous. Le numérique ne sera un progrès que s’il n’oublie personne en chemin.
Par : Aly D











