«Mon père et El Kadhafi», inscrit en compétition officielle du Festival d’Annaba du film méditerranéen dans la catégorie des films documentaires a remporté le Grand Prix dans la catégorie documentaire.
Réalisé en 2025 par la cinéaste libyo-américaine Jihan Kikhia, ce documentaire intime et politique de 88 minutes plonge au cœur d’une histoire familiale marquée par une disparition tragique. Alors qu’elle n’avait que 6 ans, la réalisatrice perd son père, Mansour Rachid Kikhia, ancien ministre des Affaires étrangères libyen et ambassadeur auprès des Nations unies. Opposant au régime de Mouammar Kadhafi après sa défection au début des années 1980, il s’engage dans la défense des droits humains, devenant une figure majeure de l’opposition libyenne.
Le destin de Mansour Kikhia prend une tournure dramatique en 1993, lorsqu’il est enlevé dans un hôtel du Caire, où il participait à une conférence sur les droits de l’Homme. Sa disparition, attribuée au régime libyen, reste l’une des affaires les plus marquantes de l’histoire politique contemporaine du pays. Des années plus tard, en 2011, au lendemain de la chute du régime, son corps est retrouvé en Libye, ravivant une tragédie restée longtemps sans réponse.
Filmer l’absence pour reconstruire la mémoire
À partir de cette histoire, la réalisatrice construit une narration profonde, nourrie par une quête intime et une volonté de mémoire. Le film dépasse le cadre personnel pour s’ouvrir à une lecture plus large de l’histoire libyenne. À travers des archives rares, des images familiales et des témoignages, il recompose la figure du père disparu, tout en explorant les répercussions de cette absence sur l’enfance et la construction identitaire.
Ne pas disparaître une seconde fois
Dans cette quête, la réalisatrice revisite les lieux clés, notamment l’hôtel du Caire où son père a été enlevé, rencontre ses proches et tente de reconstruire une vérité débarrassée des zones d’ombre.
Au cœur du récit, la mère de la réalisatrice, Bahia Omri, occupe une place centrale. Elle retrace son parcours, de son enfance en Syrie marquée par l’emprisonnement de son père à sa vie en exil entre New York et la France. Elle évoque également son combat acharné pour retrouver son mari, menant une campagne internationale et affrontant l’indifférence de la communauté internationale.
Dans l’un des moments les plus saisissants du film, Bahia Omri relate sa rencontre avec Mouammar Kadhafi dans le désert libyen. Un face-à-face tendu où elle tente d’obtenir des réponses sur le sort de son époux. Face à elle, l’ancien dirigeant nie toute implication, tout en avançant, dans une formule troublante, qu’il peut encore l’imaginer vivant dans ses «rêves éveillés», illustrant l’ambiguïté persistante autour de cette disparition.
Dans une autre séquence marquante, interrogée sur la mort de Mouammar Kadhafi après la chute de son régime, Bahia Omri répond avec retenue : «Je n’aime pas célébrer la mort». Une phrase sobre, mais lourde de sens, qui traduit un refus de la vengeance et une fidélité aux valeurs de justice et de dignité.
Présenté en première mondiale hors compétition lors de la 82e édition de la Mostra de Venise, marquant le retour du cinéma libyen sur la scène internationale, ce documentaire se distingue également par son mode de production. Jihan Kikhia elle-même financé le film, un projet qui lui a demandé 9 années de travail. Elle confie qu’après la guerre civile en Libye, elle ne voulait pas que son père «disparaisse une seconde fois». Ce film représente ainsi une forme de mémoire et de résistance contre l’oubli.
Par : Ikram Saker










