Si les événements du 8 mai 1945 n’occupent pas une place centrale dans toute la littérature algérienne francophone, ils constituent un marqueur puissant dans les œuvres de plusieurs écrivains. Ces textes littéraires, entre témoignage, fiction et allégorie, permettent de redonner une voix aux victimes.
Si cette tragédie a fait couler beaucoup d’encre dans les milieux historiques, elle s’est aussi imposée dans le champ littéraire. Des écrivains, souvent marqués dans leur chair ou leur conscience par ces événements, ont trouvé dans la fiction un terrain fertile pour dénoncer, témoigner ou sublimer cette mémoire douloureuse. De Kateb Yacine à Azzedine Djellaoudji, en passant par bien d’autres ou encore par Malek Ouary, la littérature algérienne s’est emparée de ces massacres pour en faire non seulement un objet de mémoire, mais aussi un levier de compréhension de la genèse du nationalisme algérien. Cet article explore comment ces écrivains ont représenté, évoqué ou dénoncé les événements du 8 mai 1945, et ce que leur regard littéraire apporte à l’histoire collective.
Kateb Yacine : la tragédie en filigrane
En 1945, Kateb Yacine n’a que seize ans lorsqu’il est arrêté à Sétif, en pleine effervescence nationaliste. Ce choc le marquera profondément. Dans Le Cadavre encerclé (1954), pièce de théâtre écrite en pleine guerre d’indépendance, il transpose cette expérience traumatique dans une forme poétique et symbolique. L’œuvre évoque un peuple emprisonné dans la violence coloniale, enfermé dans le mutisme et le désespoir. Loin du réalisme, Kateb construit une œuvre onirique et lyrique, où le cri étouffé du peuple algérien se fait entendre à travers des personnages archétypaux et un langage éclaté. Le massacre de Sétif y devient le point de départ d’un processus de prise de conscience collective.
Malek Ouary : donner un visage aux victimes
Dans La Montagne aux chacals, publié en 1981, Malek Ouary restitue, à travers la fiction, la brutalité de la répression et le désarroi des populations algériennes. L’auteur met en scène des personnages confrontés à la violence de l’armée française, dans un décor de montagnes hostiles, mais aussi de résistance. L’histoire se déploie entre réalisme et métaphore, où les « chacals » désignent à la fois les prédateurs naturels et les oppresseurs humains. Le roman n’a pas pour ambition de reconstituer les événements dans leur exactitude historique, mais plutôt d’en capter l’atmosphère de terreur, d’humiliation et de dignité bafouée. À travers ses personnages, Ouary évoque l’éveil politique de tout un peuple.
Azzedine Djellaoudji : chronique d’une ville suppliciée
Avec Houba et la quête du Mahdi attendu, Azzedine Djellaoudji revient directement sur la ville de Sétif, lieu emblématique des massacres du 8 mai 1945. Le roman mêle une trame réaliste à des éléments de mythologie populaire et religieuse. Il explore l’attente messianique comme métaphore de l’espoir des Algériens dans un monde plus juste. L’auteur y décrit les tensions sociales, les prémices de la révolte, et surtout l’effondrement brutal des illusions. À travers cette quête, Djellaoudji révèle la profondeur du traumatisme subi par une population prise en étau entre foi, résignation et colère. L’œuvre se distingue par sa manière de faire dialoguer histoire et imaginaire, dans une langue simple mais dense.
Francis Zamponi : un roman d’investigation sur Guelma
Bien que né dans une famille européenne d’Algérie, Francis Zamponi, journaliste et écrivain, s’est emparé de la mémoire des massacres dans un roman à la frontière du polar et du récit historique. Le Boucher de Guelma (2007) s’inspire de la figure réelle d’André Achiary, sous-préfet de Guelma et organisateur de la répression locale. L’auteur y retrace le parcours de cet homme, dénonçant la logique de l’impunité et du silence d’État. À travers un style sobre et efficace, Zamponi déconstruit le discours officiel français et met en lumière les responsabilités précises dans les massacres. Ce roman, bien qu’écrit du point de vue d’un Européen, participe à la reconstitution d’une mémoire occultée et ouvre un dialogue entre les deux rives de la Méditerranée.
À défaut de monuments ou de procès, c’est souvent dans les livres que les morts de mai trouvent refuge. Loin des commémorations officielles, la littérature algérienne francophone a su, avec ses silences, ses éclats, ses métaphores et ses cris, redonner une présence à ceux dont on volé la vie pour un drapeau levé. Ces écrivains ont transformé l’encre en braise. Et dans cette braise couve encore, intacte, la voix des disparus. La littérature, à sa manière, réveille les morts de mai, non pour les pleurer, mais pour continuer à les faire parler. Et nous les entendons à tout jamais !
Par : Aly D







