Avant Mehdi Charef, les enfants de l’immigration étaient surtout racontés par d’autres ; avec lui, ils commencent à se raconter eux-mêmes.
Avec la disparition de Mehdi Charef dans la nuit du 9 au 10 juin, à l’âge de 73 ans, c’est l’un des premiers écrivains et cinéastes à avoir raconté de l’intérieur l’expérience de l’immigration maghrébine en France qui disparaît. Bien avant que ces réalités n’occupent une place centrale dans le débat public ou dans les productions culturelles, il leur a donné une langue, des visages et une profondeur humaine.
Pour beaucoup, son nom reste associé à “Le Thé au harem d’Archimède”, film sorti en 1985 et devenu au fil du temps une œuvre emblématique. Mais cette reconnaissance cinématographique ne doit pas faire oublier que Mehdi Charef est d’abord un écrivain. Avant la caméra, il y eut les mots. Avant les images, il y eut cette volonté de raconter une histoire rarement entendue : celle des enfants d’ouvriers immigrés, et de ceux qui grandissent entre plusieurs mondes sans trouver véritablement leur place dans aucun.
Né en 1952 en Algérie, Mehdi Charef passe son enfance entre Ouled Charef et Maghnia avant de rejoindre la France en 1962. Comme des milliers d’autres familles algériennes, la sienne découvre les difficultés de l’exil. Il connaît le bidonville de Nanterre, puis les cités de transit et les HLM qui accueillent une population immigrée souvent reléguée aux marges des villes. Fils d’ouvrier, il devient lui-même affûteur-fraiseur et travaille en usine de 1970 à 1983.
Une voix qui a ouvert la voie
Cette expérience n’est pas un simple arrière-plan biographique. Elle constitue la matière première de toute son œuvre. Là où d’autres regardent les quartiers populaires de l’extérieur, Mehdi Charef écrit depuis leur cœur. Ses personnages portent les espoirs, les blessures et les contradictions de ceux qui vivent entre deux rives, entre la mémoire du pays quitté et la réalité du pays d’accueil. Chez lui, les héros sont des adolescents en quête d’avenir, des parents qui se battent pour leurs enfants, des ouvriers, des femmes discrètes et des anonymes. 
Lorsqu’il publie “Le Thé au harem d’Archi Ahmed” en 1983 au Mercure de France, le contexte est particulier. La même année, la Marche pour l’égalité et contre le racisme révèle l’émergence d’une nouvelle génération, celle des enfants de l’immigration qui revendiquent leur place dans la société. Le roman rencontre immédiatement un écho important. Beaucoup y voient l’un des textes fondateurs de ce qui sera alors appelé la « littérature beur », même si cette étiquette ne suffit pas à résumer la richesse de son travail.
Ce qui frappe dans son écriture, c’est sa capacité à mêler réalisme social et profonde humanité. Il ne cherche ni à idéaliser ni à accabler ses personnages. Il raconte simplement leur quotidien, leurs rêves, leurs colères et leurs désillusions. Dans un entretien accordé en 2005 à la revue Le Maghreb littéraire, il expliquait : « Je pense qu’on est encore au stade où l’on a envie de revoir là d’où l’on vient, de revoir notre enfance et l’identité des parents pour nous en sortir. »
Fidélité aux siens
Cette réflexion éclaire l’ensemble de son parcours littéraire. Ses livres sont traversés par une même interrogation : comment se construire lorsque l’on porte en soi plusieurs histoires, plusieurs mémoires et parfois plusieurs langues ? Comment transformer les blessures de l’exil en force créatrice ? Toute son œuvre apparaît comme une tentative de répondre à ces questions.
Après “Le Thé au harem d’Archi Ahmed”, Mehdi Charef poursuit son travail d’écrivain avec la même fidélité aux oubliés de l’histoire. Dans “Le Harki de Meriem”, publié en 1989, il aborde les blessures encore vives de la guerre d’Algérie et la question complexe des harkis. Puis viennent “La Maison d’Alexina” en 1999 et “À bras-le-cœur” en 2006. À chaque fois, il s’intéresse à ceux que la société regarde peu, à ceux dont les trajectoires échappent aux récits dominants.
Son écriture dialogue constamment avec son travail de cinéaste. Après l’adaptation de “Le Thé au harem d’Archimède”, il réalise notamment “Miss Mona”, “Camomille”, “Au pays des Juliets”, “Marie-Line”, “La Fille de Keltoum”, “Cartouches gauloises” ou encore “Graziella”. Là encore, il filme les marges sans misérabilisme. Son regard s’attarde sur les êtres fragiles, les femmes blessées, les immigrés, les exclus et tous ceux qui cherchent une place dans un monde qui semble parfois leur en refuser une.
Au fil des années, son œuvre prend une dimension de plus en plus autobiographique. Après une période où le cinéma occupe une place prépondérante, il revient avec force à la littérature. En 2019 paraît “Rue des Pâquerettes”, récit dans lequel il revient sur son arrivée en France à l’âge de dix ans et sur la vie dans le bidonville de Nanterre. L’année suivante, il publie “Vivants”, avant de faire paraître “La Cité de mon père” en 2021. Ces trois ouvrages forment une véritable trilogie de l’enfance et de l’adolescence. On y suit le parcours d’une famille immigrée depuis le bidonville jusqu’au logement social tant attendu. À travers les lieux, les objets du quotidien, les escaliers d’immeubles, les boîtes aux lettres ou les conversations familiales, Mehdi Charef reconstitue avec une grande sensibilité une mémoire collective souvent absente des livres d’histoire.
En 2023, avec “La Lumière de ma mère”, il poursuit ce travail de transmission. Après avoir rendu hommage à son père, il place sa mère au centre du récit. Il y dessine le portrait d’une femme marquée par la pauvreté, l’exil et les sacrifices, mais dont la force silencieuse irrigue toute l’histoire familiale. À travers elle, c’est encore une fois le destin de milliers de femmes immigrées qui trouve une expression littéraire.
L’annonce de sa disparition a suscité de nombreux hommages. Parmi eux, celui du critique Ahmed Bedjaoui résume sans doute le mieux la place particulière qu’occupe Mehdi Charef dans l’histoire culturelle contemporaine. « Il restera comme l’un des premiers à avoir pris la parole par la caméra pour parler au nom de tous ceux qui, fils d’émigrés comme lui, ont apporté une voix alternative, une voie partie de la douleur du tiraillement et arrivée vers la création comme une délivrance, comme un soulagement », a-t-il écrit sur les réseaux sociaux.
Ces mots rappellent que Mehdi Charef n’a pas seulement produit une œuvre importante. Il a contribué à ouvrir un espace d’expression pour toute une génération. C’est sans doute là que réside son héritage le plus durable. Au-delà des romans, des films et des récompenses, Mehdi Charef laisse une œuvre profondément humaine, attentive aux humbles et aux invisibles. Une œuvre qui a transformé l’expérience de l’exil en matière littéraire et artistique, et qui continue aujourd’hui encore d’éclairer le parcours de ceux qui cherchent à comprendre d’où ils viennent pour mieux savoir où ils vont.
Par : Aly D









