Un roman où l’émir Abdelkader n’est pas un simple personnage historique cité en arrière-plan : il agit comme un pivot moral et narratif du récit.
Dans « Des yeux dans le dos », Azouz Begag, prend appui sur un épisode historique précis : les massacres de Damas en 1860 et l’intervention de l’émir Abdelkader pour protéger des civils. Le roman avance entre reconstitution et invention, sans chercher à séparer nettement les deux, et s’intéresse surtout à ce que l’histoire fait aux êtres ordinaires.
Damas, juillet 1860, les tensions communautaires s’intensifient, la ville se tend, les rumeurs circulent plus vite que les hommes. Deux jeunes garçons entrent dans la ville et attirent peu à peu l’attention par leur étrange équilibre. Ibrahim est aveugle, Elias est paralysé. L’un porte l’autre sur son dos, l’un avance avec ses jambes, l’autre avec ce qu’il perçoit du monde. De cette contrainte partagée est née une fraternité discrète, forgée dans la pauvreté, l’orphelinat et la nécessité de survivre. Leurs journées sont rythmées par la rue. Ibrahim chante près des passages fréquentés, non loin de la grande mosquée des Omeyyades. Sa voix, singulière, attire les passants et leur permet de gagner quelques pièces. Elias, lui, reste dans ce mouvement suspendu, porté et portant à la fois.
C’est dans Damas déjà fissurée que leur route croise celle de Emir Abdelkader. Installé en exil, il mène une existence consacrée à l’enseignement, à la transmission et à la réflexion religieuse. Rien ne le relie directement à ces deux garçons, et pourtant leur présence attire son attention, comme une scène silencieuse au milieu du tumulte. Au Café des Rosiers, Ibrahim chante en public avec une intensité rare. Sa prestation captive l’assistance, au point de suspendre un instant le bruit de la ville. Dans la foule, la présence de l’émir Abdelkader marque un tournant discret mais décisif dans le récit. Touché par la force du lien entre les deux garçons, il les invite chez lui pour un repas.
Lorsque la ville bascule dans la violence, les massacres visent notamment les populations chrétiennes. L’émir Abdelkader s’interpose, organise des refuges et protège de nombreux civils, faisant de sa maison un abri temporaire pour les rescapés. Son action devient l’un des gestes les plus marquants de protection des populations dans cet épisode historique.
Dans ce récit, l’émir occupe une place de pivot. Il incarne un point de bascule au moment où la ville sombre dans le chaos, mais aussi une figure de responsabilité dans l’urgence. Là où la violence s’impose, il oppose une logique d’hospitalité et de sauvegarde des vies.
Le roman met ainsi en tension plusieurs trajectoires : celle des anonymes, comme Ibrahim et Elias, et celle d’une figure historique dont les choix influencent directement le destin des autres. Cette construction permet de dépasser le cadre strictement historique pour interroger la fraternité, la peur et la solidarité.
Enfin, « Des yeux dans le dos » interroge le rôle même du récit et de la mémoire. En redonnant place à une figure comme celle de l’émir Abdelkader, le livre fait circuler une histoire de protection et de courage. A lire absolument !
Par : Aly D












