Autrefois symbole d’un art de vivre raffiné, la dinanderie algérienne est aujourd’hui en péril. Délaissé par les jeunes, concurrencé par l’industrie et privé de débouchés, ce métier se meurt dans l’indifférence.
Dans les ruelles étroites de la Casbah d’Alger ou dans le quartier du Remblai à Constantine, le martèlement des feuilles de cuivre ne résonne plus qu’en sourdine. Longtemps pilier de l’artisanat traditionnel algérien, la dinanderie est aujourd’hui reléguée au rang de patrimoine en danger. Ce métier ancestral, exercé autrefois par des centaines d’artisans à travers le pays, voit ses derniers représentants lutter pour sa survie.
La dinanderie, cet art de ciseler, inciser et incruster le cuivre pour en faire des objets utilitaires ou décoratifs : lampes à huile, sucriers, braseros, théières, encensoirs, plateaux, a longtemps rythmé le quotidien des foyers algériens. Plus qu’un métier, elle incarnait un mode de vie, une transmission générationnelle du beau et du fonctionnel, nourri par une tradition artistique raffinée inspirée de l’art arabo-andalou.
Un marché qui s’effondre
Mais l’âge d’or du cuivre est révolu. Le marché algérien, saturé de produits industriels bon marché importés, a peu à peu marginalisé la dinanderie. La disparition des touristes, autrefois principaux clients de ces objets uniques, a achevé d’en précipiter le déclin. Dans les années 1990 encore, les dinandiers vivaient correctement de leur production. Aujourd’hui, nombre d’entre eux ont changé de métier, confrontés à la faible rentabilité de leur savoir-faire.
À Constantine, autrefois haut lieu de la dinanderie, les artisans ne sont plus qu’une soixantaine, contre plus de 200 il y a dix ans. À Alger, ils ne sont que deux ou trois à exercer encore ce métier avec sérieux, repliés dans de modestes ateliers de la Casbah. Leurs productions – petits vases, plats, khamssas, assiettes décoratives – ne trouvent preneur qu’auprès de rares collectionneurs ou de touristes de passage.
Absence de relève et cherté du cuivre
La disparition de ce savoir-faire ne tient pas seulement à l’évolution des goûts ou à la concurrence industrielle. Elle est aussi liée à l’absence de relève. Les jeunes artisans boudent une filière jugée trop exigeante, coûteuse – le prix du cuivre ayant explosé ces dernières années – et peu rentable. Les maîtres dinandiers peinent à transmettre leur savoir, faute d’élèves et de moyens. Le métier souffre d’un manque cruel d’appui institutionnel et de reconnaissance.
Les ciseleurs, ces orfèvres du cuivre brut qui donnaient aux objets leur âme artistique, ont presque tous disparu. Avec eux, un pan entier de l’artisanat algérien s’efface. Pourtant, les objets qu’ils façonnaient – gs’aa, mahbas, s’tel, braseros ou lanternes – avaient une valeur d’usage bien ancrée dans la culture algérienne, notamment lors des cérémonies religieuses et familiales.
Réhabiliter la filière, une urgence patrimoniale
Face à ce déclin, certains plaident pour un plan de sauvetage structuré. L’ouverture de sections dédiées à la dinanderie dans les centres de formation professionnelle pourrait être un début de solution. Réhabiliter les techniques manuelles, encourager les maîtres-artisans à former des apprentis, garantir un accès subventionné à la matière première, créer des coopératives, dynamiser les circuits de commercialisation, notamment via le numérique : les pistes sont nombreuses, mais peu encore sont concrétisées.
Car la dinanderie, bien soutenue, pourrait non seulement préserver un précieux héritage culturel, mais aussi devenir un vecteur d’emploi et un levier économique, notamment dans les villes à fort potentiel touristique. Redonner vie à cet « or rouge » algérien, c’est faire le pari d’un artisanat porteur de sens, d’histoire et d’identité.
La sauvegarde de la dinanderie n’est pas une affaire de nostalgie. C’est une urgence patrimoniale, un combat pour que l’artisan algérien continue, demain encore, à faire chanter le cuivre au rythme de ses marteaux. Ce récent accord signé entre les ministères du tourisme et de la formation professionnel est peut-être un signe d’espoir pour cet art ? On veut y croire !
Par : Aly D










