Entre le 12 juin et le 1er juillet 2026, les restrictions américaines sur l’intelligence artificielle ont brisé le mythe de la neutralité technologique. Pour l’économie algérienne, la souveraineté numérique n’est plus un slogan, mais une urgence absolue, analyse l’expert Ali Kahlane dans une contribution publiée par le Cercle de réflexion économique (CARE).
Il aura suffi de dix-neuf jours pour faire s’effondrer une illusion. Du 12 juin au 1er juillet 2026, les décisions successives de Washington de bloquer puis de restreindre l’accès aux modèles d’intelligence artificielle de pointe — notamment Fable 5 d’Anthropic et GPT-5.6 Sol d’OpenAI — ont révélé une vérité brutale. Comme le souligne avec force l’expert algérien en technologies Ali Kahlane, « l’IA haut de gamme n’est pas un produit que l’on achète, mais un privilège révocable que l’on accorde sous conditions politiques ».
Ce glissement de la dépendance change radicalement la donne pour l’entreprise algérienne, écrit-il dans une contribution parue sur le site du CARE. La question n’est plus de savoir comment s’approvisionner, mais comment continuer à fonctionner le jour où, à l’étranger, un acteur géopolitique décidera d’appuyer sur le bouton « désactiver », poursuit-il.
Ce jour-là, l’Algérie fera face au risque de rupture avec en première ligne banques et cyberdéfense. Si l’Europe dispose d’un poids économique suffisant pour négocier avec les géants de la Silicon Valley, l’Algérie, elle, doit agir seule et vite. Selon Ali Kahlane, le danger ne réside pas dans les usages grand public ou quotidiens, mais « dans les secteurs hautement critiques où la dépendance reste invisible… tant que le système fonctionne ».
Il rappelle, en ce sens, que le secteur financier reste parmi les secteurs les plus vulnérables. Alors que l’Algérie vient tout juste d’effacer sa signature de la « liste grise » du GAFI (Groupe d’action financière) le 19 juin dernier, baser la conformité et la sécurité de nos institutions bancaires sur des algorithmes étrangers révocables représente « un risque systémique majeur ».
Cible de plus de 70 millions de cyberattaques en 2024 d’après les données de Kaspersky, l’Algérie ne peut plus, précisons-le, se permettre de confier sa protection numérique à des technologies soumises à des visas politiques volatils. Pour l’Algérie, estime M. Kahlane, vouloir construire une IA de pointe 100 % locale pour concurrencer les géants américains serait une erreur financièrement impossible.
L’urgence de la cyberdéfense
Il explique ainsi que l’écart de performance entre les modèles américains payants et les modèles asiatiques dits « à poids ouverts » (open-weight), tels que DeepSeek V4 ou Qwen, s’est effondré à seulement 5,4 %. Ces modèles alternatifs, gratuits et ultra-performants, sont publiés sous licences libres (MIT ou Apache 2.0). C’est là que réside la véritable clé de l’indépendance du pays.
Ali Kahlane résume parfaitement l’enjeu : « Ce que Washington loue, l’open-weight permet de le posséder. » Et d’ajouter : « Un fichier mathématique téléchargé et hébergé localement sur des serveurs algériens ne dépend plus d’aucune connexion externe, d’aucun décret extraterritorial, ni d’aucun chantage politique. » Au-delà de l’aspect sécuritaire, l’argument est aussi financier : au-dessus du seuil de 5 millions de tokens par mois, l’auto-hébergement s’avère 70 % à 95 % moins cher qu’un abonnement aux API des firmes américaines.
D’après l’expert algérien, l’Algérie n’est pas pour autant désarmée et a déjà posé des fondations solides pour amorcer ce virage. Il cite notamment la stratégie nationale SNTN-2030 progresse, soulignat que les data centers de Mohammadia et de Blida sont en phase finale d’achèvement alors que le centre de calcul haute performance (HPC) d’Oran est pleinement opérationnel et doté de processeurs de pointe (GPU). Aussi, fait-il remarquer, le réservoir de talents est disponible, porté par les ingénieurs d’élite de l’ENSIA (École Nationale Supérieure d’Intelligence Artificielle).
Dès lors, la stratégie nationale recommandée par Ali Kahlane doit être binaire, pragmatique et immédiate. Il s’agit, en effet, de louer les outils grand public américains exclusivement pour la productivité quotidienne et non sensible. Et de posséder l’IA en auto-hébergeant des modèles ouverts pour les secteurs souverains : cyberdéfense, énergie, infrastructures critiques et données de l’État. Et de trancher : « La souveraineté numérique n’attend pas le vote d’une grande loi-cadre.
Elle doit débuter dès cette semaine sur le bureau de chaque décideur et dirigeant d’entreprise par un audit approfondi des risques technologiques. En 2026, l’indépendance ne se projette plus : elle s’héberge localement. »
Par : Akram Ouadah









