Avec « Matriochkas, les héritières », Lylia Nezar signe un premier roman dense et habité, où l’écriture devient le lieu d’une exploration fine des mémoires féminines et des héritages invisibles.
Native d’Annaba et installée à Lyon depuis plus de trois décennies, l’autrice, également diplômée en sciences politiques, s’inscrit dans une trajectoire littéraire marquée par une attention constante à l’intime et aux réalités sociales. Après un premier recueil de poésie remarqué, Eva-Naissance (2021), elle déploie ici une narration plus ample, sans renoncer à la sensibilité qui caractérise sa plume.
Le roman s’organise autour d’une constellation de figures féminines appartenant à une même lignée. De la grand-mère à la petite-fille, chacune porte une voix, une mémoire et une expérience singulière, inscrites dans un récit choral où les destins se répondent sans jamais se confondre. Lylia Nezar opte pour une écriture polyphonique qui rompt avec toute linéarité, préférant une circulation libre entre les époques et les points de vue. Ce choix formel confère au texte une profondeur particulière, en révélant la complexité des trajectoires et des transmissions.
Au cœur du roman, la question de l’héritage se déploie sous plusieurs formes. Il y a ce qui se transmet de manière tangible objets, traditions, cadres familiaux mais aussi ce qui circule diffuse : les silences, les blessures, les injonctions sociales. À travers le personnage d’Aïcha, qui ouvre le récit sur une identité en tension, l’autrice met en lumière ces filiations parfois subies, où l’affection cède la place à des logiques de reproduction et de survie.
La force du texte réside également dans sa capacité à inscrire ces histoires individuelles dans une réalité sociale plus large. En retraçant près d’un demi-siècle de vie familiale, Lylia Nezar évoque en filigrane les mutations de la société algérienne, les contraintes qui pèsent sur les femmes, mais aussi leurs marges de manœuvre et leurs stratégies d’adaptation. Les relations avec les figures masculines, loin d’être absentes, participent à cette dynamique, révélant un équilibre souvent fragile entre domination, négociation et émancipation.
Son écriture, à la fois sobre et évocatrice, se distingue par une attention aux détails sensoriels et aux non-dits. La langue, fluide et maîtrisée, laisse affleurer une dimension presque poétique, héritée de son premier travail littéraire, tout en s’inscrivant dans une construction romanesque rigoureuse. Cette tension entre retenue et intensité donne au récit une tonalité singulière, où chaque voix semble chercher sa place dans un espace contraint.
Écrire depuis la France n’éloigne pas l’autrice de son ancrage ; au contraire, la distance agit comme un révélateur. Les souvenirs, les images et les fragments de vie algériens irriguent le texte avec une acuité particulière. Cette posture, à la fois intérieure et distanciée, lui permet d’aborder des thèmes sensibles avec une liberté de ton mesurée, sans céder à la démonstration.
Avec « Matriochkas, les héritières », Lylia Nezar propose ainsi une œuvre qui conjugue exigence formelle et regard lucide sur les transmissions familiales. Un roman qui, au-delà de la fiction, interroge la manière dont les histoires se construisent, se taisent et se réinventent d’une génération à l’autre.
Par : Sana A.K









