Il y a des héritages qui ne se transmettent pas dans les albums de famille, mais sur les papiers d’identité.
C’est cette histoire particulière que raconte Hamdi Barkati dans «L’Héritage empoisonné. Le réalisateur y enquête sur les patronymes attribués à des milliers d’Algériens sous l’administration coloniale française et sur la manière dont certains de ces noms continuent de peser sur les familles qui les portent. Dans le film, le patronyme cesse d’être une simple inscription sur une carte d’identité. Il devient quelque chose que l’on porte, que l’on explique parfois, que l’on préfère parfois taire. C’est dans cette dimension intime que Hamdi Barkati inscrit son documentaire.
L’expérience de l’équipe ayant supervisé la réalisation du film témoigne de la difficulté à convaincre les personnes concernées de raconter leurs souffrances face à la caméra. Une démarche d’autant plus délicate que le sujet renvoie directement à ce lourd héritage laissé par la colonisation, qui a déformé les noms et cherché à rompre le lien avec les origines et les filiations, parallèlement à une entreprise de violence et de torture infligée aux corps des Algériens pendant 132 années.
Seules trois familles ont accepté de témoigner et de parler de leur expérience face à cet « héritage empoisonné ». Le producteur exécutif, Hamdi Barkati, l’a expliqué lors de la présentation en avant-première du film au forum du quotidien « El Hiwar », à Alger. Il a indiqué avoir rendu visite à plus d’une centaine de familles sans réussir à convaincre la majorité d’entre elles de participer au film.
Le regard des autres
Les familles rencontrées ne racontent pas seulement l’origine de leur nom : elles parlent du regard des autres, des plaisanteries qu’il peut provoquer et de cette gêne qui, avec le temps, finit par s’intégrer à l’histoire familiale. À travers ces paroles, le film montre comment un nom peut devenir une charge. Certains patronymes évoqués sont liés à des animaux, à des caractéristiques physiques ou à des situations dévalorisantes. Ce qui pouvait relever, à l’époque, d’une décision inscrite dans un registre administratif continue ainsi d’exister dans la vie sociale des descendants.
Le documentaire élargit ensuite l’enquête avec les analyses de plusieurs chercheurs. Mokhtar Rahab revient sur les bouleversements introduits par l’état civil colonial, tandis que Fatima Zohra Ghechi explique le fonctionnement des systèmes de filiation algériens avant 1882. Gilles Manceron et Hacen Zeghidi replacent, chacun à partir de leur domaine de recherche, cette politique des noms dans le fonctionnement de l’administration coloniale.
Avec «L’Héritage empoisonné», Hamdi Barkati ne filme donc pas seulement une page de l’histoire administrative de la colonisation. Il s’intéresse à ce qu’elle a laissé dans les familles : des noms devenus des traces vivantes d’un passé dont les générations actuelles continuent, parfois malgré elles, de porter l’empreinte.
Par : Aly D





