Connue des historiens mais longtemps restée peu diffusée auprès du grand public, l’histoire des Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie connaît aujourd’hui un regain d’intérêt inattendu. À l’origine de ce retour dans le débat, des publications sur les réseaux sociaux, notamment celles du vidéaste Mehdi Chettah, suivi par plus d’un million d’abonnés, qui ont suscité une vive réaction en Algérie comme au sein de la diaspora.
Dans une vidéo largement partagée, il donne la parole à un descendant de déportés. Le témoignage, sobre et chargé d’émotion, évoque l’exil forcé, les conditions de vie au bagne et la manière dont les générations suivantes ont grandi avec cette histoire. En quelques jours, la séquence a été relayée des milliers de fois, provoquant une vague de commentaires et de récits familiaux.
Une déportation massive après les insurrections
Cette soudaine visibilité remet en lumière un épisode bien documenté mais rarement mis en avant. Entre 1864 et 1921, plus de 2 100 Algériens sont envoyés en Nouvelle-Calédonie par l’administration coloniale française. Beaucoup ont été arrêtés après les grandes insurrections, notamment celle de 1871 en Kabylie sous l’impulsion de Cheikh El-Mokrani. Jugés comme « insoumis », ils sont condamnés à la déportation, une peine qui signifie l’éloignement définitif de leur terre natale. Le voyage vers cet archipel du Pacifique, situé à plus de 18 000 kilomètres, constitue une épreuve majeure. Les traversées durent plusieurs mois, dans des conditions difficiles. Maladie, fatigue et promiscuité marquent ce trajet qui scelle une rupture profonde avec leur vie d’origine.
Du bagne à l’installation forcée
À leur arrivée, les déportés intègrent le système pénitentiaire colonial. Certains sont soumis aux travaux forcés, d’autres finissent par obtenir des concessions agricoles. Avec le temps, une partie d’entre eux s’installe durablement. Des unions se forment avec des femmes locales, kanakes ou européennes, donnant naissance à une communauté métissée. Aujourd’hui, environ 15 000 descendants vivent en Nouvelle-Calédonie, souvent désignés comme les « Arabes de Calédonie ». Mais derrière cette appellation se cachent des parcours variés. Parmi les déportés figurent des figures de la résistance, proches de Mokrani ou engagées dans les soulèvements. D’autres sont de simples paysans ou combattants, parfois condamnés sur la base d’accusations collectives. La justice coloniale de l’époque fonctionne sans véritables garanties.
Certains relèvent également du droit commun, dans un contexte où la frontière entre délit ordinaire et acte politique reste floue. Contrairement à d’autres situations, les déportés algériens n’ont pas bénéficié d’un droit au regroupement familial. Ils ont été envoyés seuls, séparés durablement de leurs épouses et de leurs enfants. Les familles constituées en Nouvelle-Calédonie l’ont été plus tard, à travers des unions avec des femmes locales. Cette réalité souligne la violence de l’exil imposé, qui rompait les liens familiaux existants.
Si cette histoire a toujours été présente dans certains travaux historiques et dans la mémoire collective, elle n’a pas toujours bénéficié d’une mise en récit claire et largement diffusée, notamment dans les programmes scolaires. Elle a souvent circulé de manière diffuse, portée à la fois par les familles et par des expressions culturelles. La chanson El Menfi en est l’un des témoignages les plus marquants. Composée par l’un des déportés et consacrée à l’exil en Nouvelle-Calédonie, elle a traversé les générations et a été reprise par plusieurs artistes algériens. Elle a contribué à maintenir vivante la mémoire de cet épisode, même lorsque celui-ci restait peu explicité dans les récits historiques accessibles au grand public.
Des réseaux sociaux au débat public
Aujourd’hui, les réseaux sociaux jouent un rôle inédit dans la diffusion de cette histoire. Vidéos, témoignages et publications permettent de toucher un public beaucoup plus large, en particulier les jeunes générations, souvent éloignées de ces récits. Cette circulation rapide de l’information favorise aussi une prise de parole nouvelle : descendants de déportés, en Algérie comme en Nouvelle-Calédonie, partagent leurs histoires, leurs recherches et leurs interrogations sur leurs origines.
Malgré l’éloignement géographique, le lien avec l’Algérie n’a jamais disparu. Pour les descendants, la redécouverte de cette histoire s’inscrit souvent dans une démarche personnelle, parfois tardive, mais essentielle. Elle permet de recomposer une mémoire fragmentée et de mieux comprendre une identité construite entre héritage algérien et ancrage calédonien.
Ce regain d’intérêt ne se limite plus au seul espace numérique. L’écho rencontré par ces contenus a fini par atteindre la sphère institutionnelle. Un député à l’Assemblée populaire nationale a récemment interpellé le ministre des Affaires étrangères sur cette page de l’histoire, signe que la question dépasse désormais le cadre mémoriel pour s’inscrire dans le débat public.
Les créateurs de contenu apparaissent ainsi comme de nouveaux relais de transmission, capables de faire émerger ou réémerger des sujets longtemps restés en retrait. Leur rôle, en complément des historiens et des documentaristes, contribue à élargir l’audience de cette mémoire et à en renouveler les formes d’expression.
Par : Aly D









