Les avoirs des banques en bons du Trésor et titres assimilés ont, selon M. Sekak, atteint 8 303 milliards de dinars fin 2024, contre seulement 1 301 milliards en 2020.
L’expert financier Rachid Sekak a livré, hier, une analyse solide et documentée, qui mérite un débat national. En l’espace de quatre ans, la part des titres publics dans les bilans des banques algériennes est passée de 9,49 % à 34,10 %.
Ce chiffre, issu d’une étude inédite réalisée par Sekak et consultée par Maghreb Émergent, résume la transformation profonde qu’a connue le secteur bancaire algérien depuis la crise post-2019. Le document, daté du 21 novembre 2025 et portant sur l’exercice 2024, propose un diagnostic en deux volets : le premier analyse les données bilancielles de vingt établissements bancaires, tandis que le second soulève des interrogations de fond dépassant les simples chiffres.
Le total du bilan du secteur bancaire algérien a, en effet, atteint 24 342 milliards de dinars à fin 2024, en hausse de 4,12 % sur un an. Converti au taux de change de clôture (135,66 dinars pour un dollar), cela représente environ 180 milliards de dollars. Toutefois, ce volume ne correspond qu’à 68 % du PIB, estimé à 35 788 milliards de dinars, alors que ce ratio dépasse 120 % dans certains pays voisins. Avec une inflation officielle de 4,40 %, la valeur réelle des bilans enregistre même un léger recul.
Or, ce ralentissement apparent masque une mutation structurelle majeure. Les avoirs des banques en bons du Trésor et titres assimilés ont, selon M. Sekak, atteint 8 303 milliards de dinars fin 2024, contre seulement 1 301 milliards en 2020. Selon lui, il s’agit de l’évolution la plus marquante du secteur ces dernières années, et elle se poursuit à un rythme soutenu.
La Banque Nationale d’Algérie (BNA) illustre particulièrement cette tendance, avec 3 196 milliards de dinars de titres souverains, soit 55,03 % de son bilan. La Caisse d’Épargne et de Prévoyance (CNEP) affiche 41,80 %, et la Banque de Développement Local (BDL) 29,09 %.
En ce qui concerne les banques étrangères, elles ne sont pas restées en marge de ce mouvement. La part des titres publics atteint 62,70 % chez Citibank, un niveau qualifié de « tout simplement énorme » par Sekak. HSBC affiche 49 %, Natixis 38,34 %, et Gulf Bank Algeria 30,81 %.Selon l’expert, cette activité constitue désormais une source importante de revenus et reflète un changement profond des modèles économiques. En revanche, les banques islamiques Al Salam et Al Baraka restent en dehors de ce marché pour des raisons de conformité à la charia, en attendant l’émission de sukuk souverains.
Des performances solides… mais des risques croissants
Sur le plan opérationnel, l’année 2024 a été favorable. Le produit net bancaire a progressé de 17,21 %, contre 9,29 % en 2023. Les banques publiques ont tiré cette performance avec une hausse de 19,38 %. Le coefficient d’exploitation moyen s’est établi à 32,70 %, et les bénéfices nets ont atteint 257,72 milliards de dinars (+2,39 %). Le rendement des fonds propres a atteint 13,29 %, un niveau supérieur à celui du secteur bancaire marocain. Cependant, des fragilités apparaissent.
Les provisions nettes ont bondi de 114 % en un an, atteignant 159 milliards de dinars. Les banques publiques ont consacré 141 milliards à ces provisions, soit 27,61 % de leur résultat net. Les établissements privés ont presque quadruplé leurs provisions, passant de 4,80 milliards en 2023 à 17,83 milliards en 2024. Sekak exprime, à ce propos, des réserves quant à la fiabilité des taux de créances douteuses. Leur couverture n’atteint que 46,65 % dans les banques publiques, pour un taux officiel de 22,50 %. Il estime que le coût du risque demeure la principale préoccupation du secteur, évoquant une possible sous-estimation liée aux pratiques de rééchelonnement.
D’après lui, les banques publiques pourraient nécessiter jusqu’à 950 milliards de dinars de provisions supplémentaires. Il conclut que la rentabilité actuelle pourrait être surestimée, en raison de la forte dépendance aux revenus des titres souverains et d’une sous-évaluation possible des créances douteuses. Sur le plan macroéconomique, Sekak souligne la domination des banques publiques, qui détiennent 87,25 % du total des actifs du secteur.
Cette concentration, combinée à la forte détention de titres souverains, renforce l’interdépendance entre les banques et les finances publiques. Les banques publiques sont devenues, de facto, les principaux financeurs du Trésor. Cette situation les rend plus vulnérables aux fluctuations des finances publiques, et donc aux variations des prix des hydrocarbures. Le financement du déficit budgétaire de 2025 pourrait encore accentuer cette dépendance.
Inclusion financière ?
Sekak pose, alors, une question centrale : quelles seraient les conséquences d’un choc sur le marché des hydrocarbures sur la liquidité et la capacité de remboursement du Trésor ? Il estime qu’une crise de liquidité profonde ne peut être exclue. Inclusion financière ou réduction de l’exclusion ? En somme, l’expert pose une interrogation conceptuelle : parle-t-on réellement d’inclusion financière ou simplement de réduction de l’exclusion ?
La masse de liquidités circulant hors du système bancaire a atteint 8 894 milliards de dinars en 2024, soit 33,53 % de la masse monétaire et 24,6 % du PIB. Malgré l’existence de 19,84 millions de cartes bancaires, 90 % des transactions consistent encore en retraits d’espèces. Sekak recommande d’encourager le paiement électronique via des incitations fiscales, ainsi que de développer des produits d’épargne dédiés au financement du logement, afin de réduire la dépendance de ce secteur au budget de l’État, estimée entre 600 et 650 milliards de dinars par an. Il ajoute que ce modèle n’est pas viable à long terme, soulignant que la Banque de l’Habitat, censée alléger cette charge, n’a pas encore réussi à modifier l’équilibre existant.
Par : Akram Ouadah







