
Personnage éclectique, Ahmed Benzelikha manie aussi bien le verbe que les nouvelles technologies. Auteur de trois romans, il est également linguiste spécialiste en communication ; économiste et journaliste. Dans cet entretien, il revient sur ses « Haltes romanesques », ses romans, notamment « Les Dupes » ainsi que sur son écriture.
- Le Provincial : Vous avez animé dernièrement à Alger, au Centre Diocésain, une conférence autour de vos « Haltes romanesques ». Pourriez-vous revenir même brièvement sur cette rencontre et les thèmes que vous y avez développés ?
Ahmed Benzelikha : J’avais envie, après avoir animé une conférence autour de l’intelligence artificielle, à l’invitation de Madame Nadia Sebkhi et ce, dans le cadre de la Caravane de la poésie, de revenir à l’humain en plaçant mes “Haltes romanesques” sous les auspices de la grande figure humaniste de notre Émir Abdelkader. Un homme d’action et de réflexion, dont j’admire l’œuvre profonde que sont ses Haltes ou « Mouaqif », avec, à l’esprit d’aller vers l’essentiel, c’est à dire vers la confrontation entre l’homme, les autres et le monde. Un monde qui ne peut pas avancer, s’il ne se pose pas de questions. Et le propre de notre monde actuel est le culte de l’évidence, installé par la médiocrité prétentieuse et agressive promue par la mondialisation.
Ce fut donc une conférence marquée de réflexion et d’engagement, dans laquelle j’ai essayé de revenir sur la portée de l’imaginaire romanesque comme moyen de description et de dévoilement de la réalité et des enjeux du monde. Je voulais surtout développer l’importance des soubassements culturels et idéologiques, dans la compréhension et le relèvement des défis de tout ordre, y compris politiques et économiques d’aujourd’hui. La conférence fut rehaussée par la présence d’hommes de culture, dont des écrivains et éditeur qui ont, par leur participation au débat qui a suivi mon exposé, relevé les discussions à un niveau de grande facture intellectuelle.
Nous avons ainsi abordé les problématiques les plus fécondes, à travers les exemples de trois de mes romans, en l’occurrence La Fontaine de Sidi-Hassan, Elias ou La Nouvelle Odyssée et, enfin, Les Dupes. Et le propre d’un bon débat est d’être fécond, quels que soient nos positions et nos … haltes.
- Votre dernier roman est sorti en 2021 aux éditions Casbah. Comment est né « Les Dupes », écrit dans un contexte particulier, celui de la pandémie du Covid-19 ?
Vous savez combien je suis passionné par la communication digitale et l’intelligence artificielle, qui, depuis plusieurs années déjà ont fait l’objet de mes activités et interventions dans le cadre de l’UNESCO, organisation dont j’ai été le Vice-Président du Programme international du développement de la Communication et auprès de laquelle je suis expert en Communication digitale. En 2019, j’avais déjà organisé et animé la première conférence en Algérie autour de l’éthique de l’intelligence artificielle, précédée de nombreuses manifestations sur le digital et ses enjeux depuis 2015. C’est vous dire combien ces thématiques me tenaient à cœur, au point où je n’ai pu résister à l’envie de leur consacrer un roman, d’autant que la pandémie avait remis en cause beaucoup de choses sur le plan des rapports humains et notre rapport au virtuel. Le reste fut une question d’imagination et de mise en écriture romanesque. Avec une forte influence du cinéma et du roman policier, notamment le film Coup de cœur de Francis Ford Coppola et Le Faucon maltais de Dashiel Hammet, ainsi que l’univers d’un cinéaste allemand que j’aime beaucoup : Wim Wenders.
- Votre passion pour l’art, -le tableau volé- et le digital transparaissent dans l’histoire…
C’est clair, d’ailleurs l’art, comme manifestation privilégiée de l’intelligence humaine et de l’esthétique du monde, transparaît dans tous mes romans, La Fontaine de Sidi-Hassan, par exemple réuni l’art architectural andalou, en particulier l’art des jardins et fontaines et l’art pictural singulier d’El Greco et Goya, deux peintres qui m’interpellent, à travers le personnage imaginaire du peintre Delbrezecque chargé de faire le portrait d’Ahmed Bey. Quant au digital s’il apparaît dans mon roman Elias avec Mark IV inspiré de Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, il est au centre des Dupes et fait pendant au tableau de Gauguin, dans un monde qui balance entre le vrai et le faux, la réalité et le virtuel, le sublime et le sordide. Un monde où, cependant, chacun doit remplir son rôle avec brio, car je suis de ceux qui croient que l’élégance, tant de l’attitude que de l’esprit, est de mise en toute circonstance.
- Nous sommes à l’ère de l’Intelligence Artificielle. Peut-on considérer « Les Dupes » comme une sorte de remise en question sur ce monde qui devient « virtuel », et cette réalité en perdition de ses valeurs ?
Oui, une remise en question non pas de l’intelligence artificielle, qui va révolutionner notre monde comme Internet l’a déjà fait, mais, vous le dites si bien, de la perte des valeurs qui en découle et qui peut en découler encore plus dans un proche avenir, avec un monde encore plus injuste, encore plus cynique et encore plus “bête et méchant”. Ce que je souhaite c’est que notre intelligence naturelle, celle de Hay bnou yaqdan – “Vivant fils du Lucide”, et remarquez ici comment ce nom composé par l’immense Abu Bakr ibn Tufayl qui est, à l’inverse de ce que le discours dominant nous apprend, le véritable auteur du premier roman moderne, au titre éponyme, bien avant Miguel de Cevantes. Je suis d’autant plus à l’aise pour l’affirmer, que j’ai consacré un livre à ce dernier intitulée La Roqya de Cervantes et je crois bien que tous les discours dominants, souvent trompeurs, méritent une “roqya” de la part de ceux qui se réclament vivants et lucides, en ce 21e siècle, un siècle qui demande, plus que jamais, réflexion et action.
- D’ailleurs, il « constitue une lecture lucide des enjeux d’un monde nouveau »…
Vous savez, j’ai dirigé des entités économiques et en prospective stratégique, la lucidité est par elle même une arme redoutable, elle permet d’éviter les défaites dues, souvent, aux illusions et à la déraison. La réussite de tout projet est rattachée à l’analyse objective des situations et à, justement, à la lecture lucide des enjeux qui en découlent. Cette lecture devient ainsi, par elle-même, un outil de prise de décision sinon une forme de décision, tant identifier les données d’un problème est déjà une partie de la résolution de celui-ci. Nous revenons ici à l’intelligence artificielle; Chat gpt, dont on fait grand cas ces derniers temps, résout les questions que vous lui soumettez si vous savez les poser, en optant pour une forme de lucidité. La lucidité est, alors, non seulement une attitude mais aussi un choix fondamental. Malheureusement, nous vivons une époque de banalité et de paupérisation intellectuelle, où la véritable réflexion est victime des petites passions humaines : argent, pouvoir, succès, jalousie, intérêts, complots … qui sont autant de thèmes que j’ai abordé dans mon livre Les Dupes.
- « Quand te maries-tu ? de Gauguin, est au cœur de la trame. Cette œuvre est-elle une manière pour rappeler le beau, qui nous entoure ? Et la condition humaine ?
Absolument, vous savez aucun choix n’est véritablement arbitraire, le choix de cette toile, “victime” de la marchandisation de l’art, puisqu’elle fut au centre d’une importante transaction financière, qui en fit l’une des œuvres d’art les plus onéreuses de l’histoire et aussi rattaché au projet de Gauguin d’aller chercher à Tahiti, un art primitif, un art originel, sinon le mystère du monde avec une “explication orphique de la terre” comme l’écrit Mallarmé. La beauté de la création divine n’est pas seulement esthétique, elle est aussi intellectuelle, l’intelligence, autant que l’émotion, font appréhender et le sens de la beauté et celui de la condition humaine. Je suis un fervent admirateur d’Abu El Qacim El Chabi et je pense que la condition humaine est indissociable de la beauté du monde que chante, malgré l’arbitraire de la destinée, le célèbre poème du poète tunisien : “Nachid el Jabar ou Ainsi chantait Promethée“
- Concernant votre précédent roman « Elias », il se veut un voyage, un genre de « quête initiatique ». Pourriez-vous nous en parler également ?
Elias, qui est le pendant d’Ulysse de l’Odyssée d’Homère, s’inscrit effectivement dans le champ thématique de la quête initiatique, qui emprunte tant à L’Odyssée d’Homère, qu’à la Sourate coranique de La Caverne-El Kahf avec au centre la parole divine “il suivit une voie” contenue dans les versets 85 et 89 de celle-ci. On y croise aussi bien le Cyclope que les Sept dormants, Mark Zuckerberg que René Guenon, Kafka que Joyce. Mais au-delà des références, il s’agit du récit d’un homme qui veut mériter de son humanité et surtout s’élever à la hauteur de celle-ci au delà de la mesquinerie ambiante et de la petitesse des ambitions communes. C’est aussi un roman qui réhabilite l’action comme clé de la plénitude de l’existence. J’agis donc j’existe. C’est enfin un roman d’aventures, comme je les ai aimés dans ma jeunesse livresque, entre Henri de Monfreid et Corto Maltese.
- Vous l’avez décrit comme un « roman solaire ». Pourquoi ?
Parce que la Méditerranée est au centre du roman, qui plus est elle est, par elle même, un véritable personnage du récit, qu’elle fait d’ailleurs avancer. La Méditerranée est une mer “solaire” par excellence, son nom en arabe el bahr el abyad- la Mer blanche réfère d’ailleurs à cette luminosité exceptionnelle qui la caractérise. C’est aussi un roman solaire, par référence au mythe d’Icare, qui se perdit en s’approchant trop du soleil. C’est enfin un roman solaire car c’est aussi un roman de sensualité, de plaisir et de danse, car ” l’homme doit avoir un grain de folie ou alors il n’ose jamais couper la corde et être libre” comme le dit le personnage de Zorba le Grec en apprenant à Basil, le jeune écrivain britannique, à danser le Sirtaki, dans une scène devenue légendaire, pleine de soleil et de vie ! Pleine d’enthousiaste humanité !
- En somme, l’Humain est omniprésent dans votre écriture…
L’éternel humain est mon sujet préféré, je suis profondément humaniste et trouve admirable cette créature dont Dieu a dit, malgré les tares annoncées par les anges : “Je sais ce que vous ne savez pas”. Et quoi de mieux que cette sentence divine, pour terminer cet entretien, dont je vous remercie vivement en saluant les lectrices et lecteurs qui me font l’honneur de me lire.
Entretien réalisé par : Hana Menasria









