À une soixantaine de kilomètres au sud-est de Jijel, El Milia est la première fenêtre qui lève un pan du voile sur l’ampleur des incendies qui ont ravagé la région. À partir de la RN 43, à la sortie de cette ville, les traces du passage des flammes sont nettement visibles à Mechat, le bourg montagneux le plus touché de cette commune. Les images de désolation deviennent encore plus saisissantes au fur et à mesure que nous avançons sur la voie express menant à Jijel. Il est un peu plus de 16 h en ce dimanche 30 août lorsque, brusquement, nous faisons face à un état des lieux des plus funestes.
Quatre jours après la survenue de ce sinistre, l’odeur de la cendre et de la fumée imprègne encore l’atmosphère d’un paysage dévasté par les flammes. De Laaraba à la localité du lieu-dit « 55 », en passant par Aïn Bouziane, le coin royal d’une région fortement boisée, à l’est d’El Ancer, le paysage est davantage noirci. Longeant l’Oued El Kebir, le majestueux tronçon verdoyant de la RN 43 a perdu sa parure verte. La scène est d’une désolation extrême. De part et d’autre du cours d’eau, les flammes ont tout emporté, dévoilant de vieilles maisons tombées en ruine depuis la période du terrorisme. À perte de vue, le feu a tout ratissé, n’épargnant aucun espace.
El Ancer, durement touchée
Tout est parti en fumée en l’espace de quelques heures, dans une catastrophe qui a décimé le capital forestier d’une importante partie de la wilaya de Jijel. Le sinistre devient encore plus frappant à l’entrée d’El Ancer, l’une des communes les plus durement touchées. Tout autour de cette petite ville, les reliefs montagneux sont dénudés, révélant au grand jour un désastre écologique d’une ampleur inégalée. Plus au sud de cette paisible agglomération, le chemin de wilaya 135 B mène au cœur de l’enfer qui a traversé la région.
Poursuivant notre déplacement en direction des zones sinistrées, nous ne tardons pas à bifurquer à gauche pour franchir un passage à niveau. Nous voilà à Djemâa Beni Hbibi, une commune en plein boom urbanistique, qui a fait la Une des médias, mais surtout des réseaux sociaux, premiers à rapporter les événements liés à ces tragiques incendies.
La route est particulièrement encombrée par le mouvement incessant des véhicules circulant dans tous les sens. Les caravanes d’aide destinées aux populations sinistrées se bousculent dans un branle-bas de combat digne d’un événement exceptionnel. Pratiquement toutes les régions du pays défilent dans ce bourg, déposant çà et là des vivres, des médicaments, des couvertures et des vêtements.
Parés de l’emblème national, des camions de grand tonnage et des véhicules de toutes sortes se frayent difficilement un chemin dans une bruyante. Si des familles arrivent sur les lieux à la recherche de leurs proches, décédés, portés disparus ou blessés dans cette tragédie, des citoyens anonymes, venus apporter leur soutien moral et matériel aux sinistrés, font également partie de cette cohorte de véhicules.
Difficilement, nous avançons vers les hauteurs de Djemâa Beni Hbibi, théâtre épique du drame effroyable provoqué par ces incendies. Les scènes de désolation accablante se multiplient et, à chaque détour, le sinistre s’étale sous nos yeux avec une ampleur encore plus douloureuse. La densité forestière de la région, ses oliveraies et ses multiples variétés d’arbres fruitiers ne sont plus qu’un souvenir.
La tragédie est multiple
Les flammes les ont happées, semant derrière elles, cendres et noirceur. Là encore, la tragédie est multiple. Elle est humaine, matérielle, mais aussi environnementale. La biodiversité de la région et ses écosystèmes ont été lourdement impactés. Le trésor inestimable du patrimoine naturel de cette vaste étendue géographique a été anéanti. Se dégageant des cadavres de vaches gisant au bord de la route, des odeurs fétides polluent une atmosphère déjà lourdement pesante. De part et d’autre de la route, bénévoles et sinistrés s’entremêlent, échangeant sur ce drame.
« Les flammes ont fait davantage de victimes parmi les habitants qui ont pris la fuite qu’au sein des gens qui sont restés dans leurs maisons », explique un rescapé de ces incendies. « Je suis resté à l’intérieur de la maison, j’ai tout fermé et j’ai vu des flammes passer furtivement. Le feu était si rapide, mais foudroyant, rasant tout sur son passage », poursuit-il. Au-delà de ce témoignage, c’est surtout la violence du brasier qui a ravagé les lieux, ne laissant aucun répit aux victimes, qui interpelle.
Le sinistre n’a rien épargné, emportant femmes et hommes, vieillards et enfants, et réduisant tous leurs biens en cendres. De chaque côté d’une route sinueuse, dépouillée de sa verdure légendaire, les maisons portent encore les stigmates du violent passage du feu. Certaines ne sont plus habitables, tandis que d’autres nécessitent désormais d’importants travaux de réhabilitation.
Bordj T’har, l’autre martyre
Alors que nous poursuivons notre itinéraire au milieu de ce désastre, un courant d’air frais souffle sur ces hauteurs culminant à plus de 1 000 mètres d’altitude. Une brise marine inespérée après les courants chauds qui avaient contribué à attiser le brasier et à propager les flammes. Un décor gris et noirâtre a désormais pris le relais du tapis vert parti en fumée. Bordj T’har, l’autre municipalité martyre de ces incendies, est là. Elle nous accueille dans les larmes et la désolation, tandis que des gendarmes tentent de réguler une circulation quasiment à l’arrêt.
Les véhicules de tous types ne cessent d’affluer vers cette région, à son tour dévastée par le feu. Au loin, sur des hauteurs montagneuses noyées sous un ciel gris, apparaît Bouraoui Belhadef, une autre commune à vocation rurale qui a subi de plein fouet les conséquences du brasier. Entre cette commune et Bordj Thar se trouve Ouled Asker, qui prolonge la liste des localités ayant subi le ratissage de ces incendies d’une ampleur inédite.
Autant dire que la wilaya de Jijel a subi, au cours des journées noires des mercredi 26 et jeudi 27 août 2026, les incendies les plus violents de son histoire. Les feux se sont propagés avec une intensité exceptionnelle, d’Ouled Rabah et Sidi Marouf, à l’extrême sud-est de Jijel, jusqu’à Ouled Yahia et El Milia. Depuis El Ancer, ils ont gagné Belhadef, Ouled Asker, Bordj Thar et Djemâa Beni Hbibi, avant d’atteindre Chekfa. La liste des communes touchées s’étend jusqu’à Ziama Mansouriah, à l’extrême nord-ouest de la wilaya, en passant par Texenna, Beni Yadjis, Selma et Erraguene.
Au total, plus d’une vingtaine de communes sur les 28 que compte cette wilaya ont subi les conséquences de cette catastrophe écologique, sûrement la plus sévère de l’histoire de la région. Après la décennie terroriste, qui avait vidé l’ensemble des zones rurales de leurs populations, voilà qu’un autre fléau, celui d’un climat de plus en plus capricieux, vient infliger à ces territoires un drame aux multiples visages. Jijel doit désormais composer avec ce désastre écologique, dont les cicatrices mettront du temps à s’effacer pour laisser la nature se régénérer. Quant au drame humain, ses conséquences sont d’autant plus pénibles à surmonter que les victimes ne se comptent plus.
Par : Amor Z











