À mesure que les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes, ouvriers, livreurs, vendeurs ambulants et autres travailleurs de l’extérieur doivent composer avec des conditions toujours plus éprouvantes.
Les rues se vident dès la fin de la matinée. Les terrasses désertées, les volets fermés et les climatiseurs en marche témoignent d’un même réflexe : échapper à la chaleur. Pourtant, pendant que la majorité cherche refuge à l’intérieur, des milliers de personnes continuent de travailler dehors. Sur les chantiers, dans les rues, sur les routes ou les trottoirs, ils affrontent quotidiennement des températures qui dépassent parfois les 40 degrés.
Les épisodes caniculaires se multiplient et les villes semblent de moins en moins armées pour y faire face. Le béton, l’asphalte et les façades minérales accumulent la chaleur durant la journée et la restituent pendant des heures. Les spécialistes parlent d’îlots de chaleur urbains. Dans ces espaces surchauffés, certains métiers sont en première ligne : ouvriers du bâtiment, livreurs, facteurs, balayeurs, vendeurs ambulants ou encore chauffeurs de taxi.
Sous 40 °C, coûte que coûte
À Annaba comme dans de nombreuses villes du pays, les chantiers se multiplient. Les grues dominent le paysage et les ouvriers s’activent dès les premières heures du jour. Lorsque le soleil atteint son zénith, les conditions deviennent particulièrement éprouvantes. Sur un chantier de construction, Mourad, 42 ans, transporte des sacs de ciment depuis le début de la matinée. Son tee-shirt est déjà trempé. « À partir de 11 heures, c’est le plus difficile. On a l’impression que l’air brûle. Le ciment chauffe, les outils chauffent, même les barres de fer deviennent difficiles à toucher », raconte-t-il. Les pauses existent mais restent limitées. Les ouvriers s’abritent quelques minutes sous une dalle ou derrière un engin avant de reprendre leur activité. « On boit beaucoup d’eau, mais la fatigue arrive vite. Quand il n’y a pas de vent, c’est encore pire », ajoute-t-il. Malgré les températures extrêmes, les horaires sont rarement aménagés. Les délais de livraison des projets imposent leur rythme et la chaleur ne suspend pas les travaux.
Les livreurs face au bitume brûlant
Pour les livreurs, la journée se déroule entre soleil, circulation et longues distances. Idris travaille pour une plateforme de livraison depuis trois ans. Son scooter est son principal outil de travail. « Les jours de canicule, il y a moins de commandes, mais elles sont souvent plus éloignées. Franchement, faire vingt kilomètres aller-retour pour 250 dinars, ça ne vaut pas le coup », explique-t-il. Entre deux courses, il cherche l’ombre d’un arbre ou d’un immeuble. « Certains restaurateurs s’inquiètent quand ils nous voient arriver. Ils nous offrent parfois une bouteille d’eau ou nous demandent de nous reposer quelques minutes avant de repartir. » La selle de son scooter devient brûlante après quelques minutes d’exposition au soleil. Le casque, indispensable pour sa sécurité, transforme parfois chaque trajet en épreuve. « À certains moments, on a l’impression de respirer de l’air chaud sorti d’un four. »
Vendre malgré la chaleur
Dans une rue commerçante presque vide, Abdelkader tente de protéger ses fruits avec un parasol fatigué par les années. « Les clients sortent moins quand il fait très chaud. Pourtant, moi je dois rester. Si je rentre chez moi, je ne gagne rien », résume-t-il. Comme beaucoup de vendeurs ambulants, il dépend directement de ce qu’il vend dans la journée. Les périodes de canicule réduisent la fréquentation des rues et compliquent son activité. Autour de lui, le sol semble vibrer sous l’effet de la chaleur. Les passants accélèrent le pas, cherchant l’ombre d’un mur ou d’un commerce climatisé. Pour ces travailleurs indépendants, la météo n’est pas seulement une contrainte. Elle influence directement leurs revenus.
Travailler au bord du coup de chaud
Chaque matin, avant même que les rues ne s’animent, Fatma commence sa tournée de nettoyage. Elle parcourt plusieurs kilomètres pour faire les six immeubles dont elle a la charge. « Le soleil tape fort, mais ce qui fatigue le plus, c’est la chaleur qui remonte du sol », explique-t-elle. Le béton et l’asphalte accumulent tellement de chaleur que certains espaces restent étouffants même lorsque le soleil décline. « On cherche les rares endroits ombragés pour faire une pause. Quelques minutes suffisent parfois pour récupérer un peu. » Ces métiers essentiels au fonctionnement de la ville sont aussi parmi les plus exposés. Pourtant, leur pénibilité reste souvent peu visible aux yeux du grand public.
Une ville de béton
Les épisodes de chaleur extrême mettent en lumière une autre réalité : la transformation progressive des villes. Les espaces verts peinent parfois à suivre l’urbanisation, tandis que les surfaces minérales gagnent du terrain. À certaines heures de la journée, les places et les trottoirs semblent abandonnés. Les arbres deviennent des refuges recherchés et les rares zones ombragées se remplissent rapidement.
Dans une station de taxis entièrement exposée au soleil, plusieurs voyageurs attendent leur tour. Aucun arbre, aucun auvent digne de ce nom, seulement du béton et de l’asphalte. « Quand on arrive ici à midi, on sent la chaleur remonter du sol. On attend parce qu’on n’a pas le choix », confie une femme tenant un sac de courses.
Ces espaces illustrent parfaitement le phénomène des îlots de chaleur urbains. La température ressentie y est souvent bien supérieure à celle enregistrée dans les zones plus végétalisées.
Les plus précaires en première ligne
La canicule agit comme un révélateur des inégalités sociales. Ceux qui travaillent dans des bureaux climatisés ou qui peuvent limiter leurs déplacements sont relativement protégés. D’autres n’ont pas cette possibilité. Les personnes sans domicile figurent parmi les plus vulnérables. Dans les centres-villes, elles passent leurs journées à chercher un coin d’ombre ou un point d’eau. Ahmed, la cinquantaine, s’est installé sous un abribus « Le plus difficile, ce n’est pas seulement la journée. La nuit aussi devient compliquée parce que les murs gardent la chaleur. »
Une réalité appelée à durer
Les climatologues s’accordent sur un point : les vagues de chaleur devraient devenir plus fréquentes et plus intenses dans les années à venir. Cette perspective pose de nombreuses questions sur l’organisation du travail et l’aménagement des villes. En attendant, la vie continue sous le soleil. Sur les chantiers, dans les rues ou au bord des routes, des milliers de travailleurs poursuivent leurs activités malgré des conditions de plus en plus difficiles.
Lorsque le soleil commence enfin à décliner, les terrasses se remplissent à nouveau et les habitants réinvestissent progressivement l’espace public. Mais pour Mourad, Idris, Fatma et tant d’autres, la journée ne s’est jamais interrompue. Pendant que la ville cherchait l’ombre, eux sont restés dehors, confrontés à l’une des manifestations les plus concrètes du réchauffement climatique et à la dure réalité de leur profession.
Par : Aly D







