Il y a, dans “Le roman de Caco”, quelque chose qui résiste au simple récit d’apprentissage. Ali Saad ne raconte pas seulement l’enfance d’un fils d’immigrés algériens en France ; il explore ce que signifie grandir entre deux langues, deux mémoires et deux histoires qui ne cessent de se heurter.
Son personnage, Ilje, découvre très tôt dans la langue française une promesse d’émancipation. L’école devient un lieu de conquête, presque de salut. Il apprend la grammaire avec une ferveur peu commune et entreprend d’initier Caco, privée d’instruction, à ce monde dont il pressent déjà le pouvoir. Mais cette fascination n’a rien d’une adhésion naïve. La langue qui ouvre les portes est aussi celle du pays où son père, ancien soldat de l’armée française devenu ouvrier immigré, s’enfonce dans l’alcool et le silence.
Le roman se déploie alors par strates, mêlant souvenirs d’enfance, guerre d’Algérie, exil, transmission et vieillissement. La mémoire individuelle se confond avec la mémoire collective, jusqu’à cette mère qui, frappée par la maladie, perd peu à peu ses souvenirs et avec eux sa langue maternelle. L’image est forte : ce n’est plus seulement une femme qui oublie, c’est tout un héritage qui s’efface.
Ali Saad évite pourtant le piège du témoignage. Son écriture privilégie les détours, les associations d’idées, les réminiscences. Elle avance par fragments, avec une mélancolie contenue qui laisse toute leur place aux non-dits. Les auteurs du XVIe siècle, les poètes, les enseignants qui ont façonné Ilje ne sont jamais de simples références culturelles ; ils incarnent les jalons d’une reconstruction intime.
Cette liberté de composition pourra désarçonner les lecteurs en quête d’un récit linéaire. Elle constitue pourtant l’une des forces du livre. En refusant la chronologie stricte, Ali Saad épouse le mouvement même de la mémoire, faite d’allers-retours, d’obsessions et d’échos.
À travers cette trajectoire singulière, “Le roman de Caco” interroge avec finesse ce que les langues transportent de filiation, de reconnaissance et de perte. Plus qu’un roman sur l’exil, c’est un livre sur la difficulté d’habiter pleinement une histoire dont les frontières restent, longtemps, mouvantes.
Formé à la sociologie, au journalisme et à l’audiovisuel, Ali Saad a ensuite mené une carrière de directeur de la photographie pour la télévision. Cette maîtrise du regard se retrouve dans un roman où les souvenirs, les émotions et les silences composent un récit profondément humain.
Par : Aly D












