Décoré de la médaille « Achir » sur son lit d’hôpital en 1992, Ahmed Wahbi s’éteint paisiblement le 28 octobre 1993 à Alger, à l’âge de 71 ans.
Il y a dans « Wahran, Wahran » une douleur qui ne se résume pas à la séparation. La ville chantée par Ahmed Wahbi est celle des origines, celle que l’on emporte avec soi et que l’éloignement rend parfois plus présente encore. Cette chanson, devenue l’une des plus connues de son répertoire, dit beaucoup de l’homme et de l’artiste : un musicien partagé entre plusieurs horizons, mais dont l’imaginaire reste profondément attaché à Oran. Ahmed Wahbi a laissé bien davantage qu’une collection de succès. Il a contribué à transformer la chanson oranaise sans lui faire perdre sa couleur.
Son apport tient d’abord à une manière de composer. Avec Blaoui Houari, il participe à l’émergence d’ « El Asri », un courant qui ouvre la chanson populaire à de nouvelles sonorités. Le luth prend une place importante dans cette recherche musicale, où les mélodies orientales côtoient les accents de la poésie bédouine. Il ne s’agit pas d’effacer les formes héritées, mais de leur donner d’autres possibilités d’expression. Les textes gagnent ainsi en ampleur mélodique, tandis que la voix de Wahbi, reconnaissable à sa sensibilité, leur apporte une intensité particulière. Cette évolution contribue à inscrire la chanson oranaise dans un paysage musical plus large.
Rien ne prédestinait pourtant le jeune Ahmed Driche Tidjani à devenir l’une des figures de cette transformation. Né à Marseille le 15 novembre 1921, il perd sa mère à l’âge de quatre mois. Son père le ramène à Oran, où il est élevé par ses grands-parents, à Médina Jdida. Avant la musique, il connaît les pistes d’athlétisme et décroche le titre de champion d’Afrique du Nord du 400 mètres haies. Son parcours prend une autre direction en 1937, lorsqu’il rejoint les Scouts musulmans d’Oran. Avec le groupe En-Najah, il interprète notamment des chansons de Mohamed Abdelwahab. L’admiration qu’il voue au maître égyptien lui inspire son nom d’artiste.
Paris constitue une autre étape décisive. Installé dans la capitale française entre 1947 et 1957, Wahbi se produit au cabaret El-Djazaïr, dans le Quartier latin. Son premier disque 78 tours paraît en 1949. La rencontre avec le poète Cheikh Abdelkader El Khaldi enrichit son répertoire, notamment avec « Ya Touil Erragba », et confirme l’importance du dialogue entre le texte et la musique dans son travail.
En août 1957, il quitte cette carrière pour rejoindre la troupe artistique du FLN à Ghardimaou, en Tunisie. Ses chansons accompagnent désormais le combat pour l’indépendance et voyagent jusqu’au Moyen-Orient, en Europe de l’Est et en Chine. Cet engagement donne une autre portée à son métier, sans faire disparaître le musicien derrière le militant.
Avec plus de 800 chansons, Ahmed Wahbi a bâti un répertoire qui occupe une place majeure dans l’histoire de la musique algérienne. Ses compositions continuent d’être reprises par de nouvelles générations d’interprètes, preuve de la richesse d’un héritage qui ne se limite ni à une époque ni à quelques titres emblématiques. À travers son parcours, Wahbi demeure l’un des artistes qui ont donné à la chanson oranaise ses lettres de noblesse, en conciliant fidélité aux traditions et ouverture musicale.
Par : Aly D












