Avec la disparition de Sid Ahmed Agoumi, le théâtre et le cinéma algériens perdent l’un de leurs visages les plus familiers. Derrière le comédien populaire, il y avait surtout un homme de scène, attaché aux textes, au public et à une certaine idée du métier.
Il y a des acteurs dont le visage finit par appartenir à plusieurs générations. Sid Ahmed Agoumi était de ceux-là. Sa disparition, annoncée ce dimanche, referme une longue trajectoire qui aura traversé le théâtre, le cinéma et la télévision, mais aussi plusieurs époques de la vie culturelle algérienne. De ses premiers rôles sur les planches aux personnages qui l’ont rendu familier du grand public, il n’a jamais cessé d’être d’abord un homme de théâtre.
C’est peut-être là que se trouve la véritable mesure de son parcours. Avant d’être une figure populaire de l’écran, Agoumi s’est construit dans le répertoire, au contact de textes et d’auteurs qui ont façonné la scène algérienne. « Le Cadavre encerclé » de Kateb Yacine occupait une place particulière dans sa mémoire. Il avait raconté l’avoir joué plus d’une centaine de fois, signe d’un rapport presque physique au théâtre et à la parole de l’auteur. Son répertoire allait ensuite de Mouloud Mammeri et Mohammed Dib à Brecht, Shakespeare ou Molière.
Cette fidélité au théâtre ne l’a pourtant jamais enfermé dans un milieu fermé. Agoumi savait passer de la scène au cinéma et à la télévision, du rôle grave au personnage populaire, sans donner l’impression de changer de métier. « Z » de Costa-Gavras, « Les Hors-la-loi » de Tewfik Farès, « Les Diseurs de vérité » de Karim Traïdia, « L’Autre côté de la mer », « Il était une fois dans l’Oued » ou encore « Timgad » ont inscrit sa silhouette dans des univers très différents. À la télévision, « Sultan Achour 10 » lui a offert une nouvelle proximité avec un public plus jeune. Le TNA recense plus d’une cinquantaine d’œuvres dans lesquelles il apparaît au théâtre, au cinéma et à la télévision.
Annaba, un théâtre à construire
Il y eut aussi Agoumi bâtisseur, loin de l’image du seul comédien. Dans les années 1970, alors que les théâtres régionaux cherchent encore leur identité et leurs équipes, il prend des responsabilités à Annaba et à Constantine, avant de poursuivre son parcours à Tizi Ouzou puis au Théâtre national algérien. Annaba n’est donc pas une simple étape dans son itinéraire.
Elle appartient à cette période où une génération d’artistes participe à installer le théâtre hors de la seule capitale. Agoumi y accompagne notamment une génération de comédiens dont certains deviendront à leur tour des figures importantes de la scène algérienne. Son parcours institutionnel raconte ainsi une autre facette de l’homme : celle d’un artiste qui a aussi contribué à faire vivre les structures dans lesquelles le théâtre algérien allait grandir.
Puis vint la fracture de 1994. L’assassinat d’Abdelkader Alloula bouleverse profondément Agoumi. Les deux hommes avaient partagé une partie de leur histoire théâtrale, malgré des divergences artistiques. Ils s’étaient même retrouvés autour de « Tartuffe ». Après la mort d’Alloula, Agoumi prononce son oraison funèbre avant de quitter l’Algérie le 31 mars 1994.
L’homme aux multiples scènes
L’exil n’interrompra pas son parcours. En France, il recommence autrement, retrouve les planches et travaille avec des auteurs comme Bernard-Marie Koltès, Matéi Visniec, Slimane Benaïssa, Shakespeare ou encore Alloula. « Les Généreux », présenté en 1995, donne d’ailleurs une résonance particulière à cette fidélité : même loin de l’Algérie, il continue à porter la parole de ceux avec lesquels il avait construit son théâtre. Des années plus tard, Agoumi restera fidèle à cette conception du métier. En 2004, il résumait sa relation au théâtre par une formule qui éclaire peut-être toute son œuvre : « On ne porte pas impunément la parole d’un auteur. »
C’est sans doute ce qui restera de lui au-delà des rôles et des images : une voix qui n’a jamais cessé de considérer le comédien comme le dépositaire d’une parole, et le théâtre comme un métier à part entière. Une manière d’être acteur qui aura accompagné, pendant plus d’un demi-siècle, les transformations du théâtre et du cinéma algériens.
Par : Aly D










