Que reste-t-il des romans de Tahar Djaout lorsqu’on les détache de la seule figure de l’écrivain assassiné en 1993 ? C’est à cette question, entre autres, que répond Ahmed Benzelikha dans « Djaout, le déterreur de l’histoire : mythes, discours et travail romanesque », un nouvel essai publié aux éditions Hibr. L’ouvrage choisit de revenir aux textes eux-mêmes pour explorer les ressorts d’une écriture qui transforme l’histoire, les imaginaires collectifs et les tensions de la société algérienne en matière romanesque.
Plutôt que de suivre la trajectoire personnelle de l’écrivain ou de revenir sur sa réception, Ahmed Benzelikha s’intéresse à la mécanique interne de ses fictions. Les cinq romans de Djaout constituent le terrain de cette exploration : « L’Exproprié », « Les Chercheurs d’os », « L’Invention du désert », « Les Vigiles » et « Le Dernier été de la raison ». D’un livre à l’autre, l’étude observe les procédés qui donnent naissance aux récits, la construction des personnages, le travail sur les mots et les images, ainsi que les références qui se glissent derrière les histoires racontées.
Le mythe occupe une place particulière dans cette lecture. Il n’est pas envisagé comme un simple réservoir de symboles, mais comme l’un des matériaux à partir desquels Djaout construit ses récits et interroge les représentations du passé. Le romancier s’empare ainsi de l’histoire pour la soumettre au regard de la fiction, faisant surgir ses contradictions, ses non-dits et les imaginaires qui continuent de la façonner.
Lire Djaout autrement
Pour rendre compte de cette complexité, Ahmed Benzelikha mobilise plusieurs champs d’analyse, de la stylistique à l’analyse du discours, en passant par la mythocritique. Cette approche lui permet de s’arrêter sur des éléments parfois discrets de l’écriture — un nom, un titre, une image, un motif — afin de montrer comment ils prennent sens dans l’économie générale des romans.
L’intérêt de l’ouvrage réside également dans ce déplacement du regard. Djaout est souvent associé à son activité journalistique, à sa poésie et à son engagement dans les débats de son temps. L’essai privilégie, lui, le romancier et le travail de fiction. Il examine des textes qui ne se contentent pas de refléter une réalité historique ou sociale, mais la recomposent par les moyens propres à la littérature.
Cette lecture permet de mesurer la persistance de certaines questions dans les romans de Djaout : que fait la mémoire au récit historique ? Comment les sociétés fabriquent-elles leurs mythes ? Comment la littérature peut-elle rendre visibles les fractures d’une époque ? Autant d’interrogations qui donnent encore aujourd’hui à cette œuvre une résonance particulière.
Linguiste et chercheur en sciences du langage, Ahmed Benzelikha est également spécialiste de la communication et romancier. Il a publié notamment « Les Dupes » et « Elias » aux éditions Casbah. Avec cet essai, il met donc son expérience de l’analyse des textes au service d’une lecture approfondie des cinq romans de Tahar Djaout, envisagés comme un ensemble où le langage, les imaginaires et le travail de fiction se répondent.
Par : A.D











