Ils faisaient partie du paysage urbain, au même titre que les marchands de journaux ou les artisans de quartier. Pendant des décennies, les bouquinistes ont été les gardiens d’un patrimoine imprimé, les passeurs d’histoires et les conseillers de générations de lecteurs. Aujourd’hui, leurs étals se font de plus en plus rares. Beaucoup ont fermé après le décès de leur propriétaire, sans que personne ne reprenne le flambeau. Un métier discret, autrefois incontournable, s’efface peu à peu du paysage culturel.
Dans plusieurs villes du pays, ces librairies de livres d’occasion étaient bien plus que de simples commerces. Étudiants à la recherche d’un manuel épuisé, enseignants, collectionneurs ou simples curieux s’y retrouvaient pour fouiller des piles de livres où l’on pouvait dénicher aussi bien un classique de la littérature qu’une revue ancienne ou un ouvrage introuvable. Les bouquinistes connaissaient leurs rayons par cœur et orientaient leurs clients avec une mémoire impressionnante.
La disparition de ces figures emblématiques ne tient pas seulement à l’âge de leurs propriétaires. Elle traduit une évolution plus profonde des habitudes de lecture. Les jeunes générations se tournent davantage vers les écrans, les moteurs de recherche et les livres numériques. Les plateformes de vente en ligne offrent un accès rapide à des millions de références, réduisant l’intérêt de parcourir les étals poussiéreux où le hasard faisait pourtant partie du plaisir.
À cela s’ajoute une réalité économique difficile. Les revenus sont devenus trop faibles pour attirer des repreneurs. Les héritiers préfèrent souvent vendre ou transformer les locaux plutôt que poursuivre une activité jugée peu rentable. Les charges augmentent, tandis que le nombre de lecteurs réguliers diminue. Le métier, qui reposait autant sur la passion que sur le commerce, peine désormais à assurer un avenir.
Cette disparition révèle aussi un changement dans notre rapport au livre. Le bouquiniste ne vendait pas uniquement des ouvrages ; il racontait leur histoire, connaissait leurs différentes éditions, gardait la mémoire d’auteurs oubliés et faisait naître des discussions improvisées entre passionnés. Ses étals étaient des lieux de rencontres où l’on venait parfois sans idée précise, avec la certitude de repartir les mains pleines d’une découverte inattendue.
L’Algérie compte encore quelques irréductibles qui continuent de faire vivre cette tradition dans certaines rues d’Alger, d’Oran, de Constantine ou d’Annaba. Mais leur nombre diminue inexorablement. Sans relève, ce patrimoine immatériel risque de disparaître avec eux.
Au-delà de la nostalgie, la disparition des bouquinistes pose une véritable question culturelle. Peut-on préserver le goût de la lecture si disparaissent les lieux qui invitaient à la curiosité, à la flânerie et à la découverte ? Lorsqu’un bouquiniste baisse définitivement son rideau, ce ne sont pas seulement des livres qui disparaissent d’une vitrine. C’est une mémoire vivante, faite de conseils, de rencontres et de passion, qui s’éteint un peu plus.
Par : Aly D












