C’est en ouverture du Festival de la littérature et du cinéma au féminin de Saïda que Merzak Allouache a dévoilé en première nationale son dernier long-métrage, Première ligne. Un événement d’autant plus remarquable que le réalisateur, connu pour ses drames sociaux et son regard critique sur la société algérienne, surprend ici avec une comédie familiale savoureuse, où l’humour se mêle à la satire dans un style qui lui reste pourtant fidèle.
Cette projection à Saïda, dans un festival consacré à la création féminine, ne doit rien au hasard. Dans Première ligne, les femmes occupent des rôles clés. Elles sont moteurs, meneuses, parfois arbitres, toujours centrales dans une intrigue qui paraît légère en surface mais s’avère finement construite. En cela, Allouache reste cohérent avec une dimension de son œuvre souvent ignorée : son attention constante à la voix et à la place des femmes dans l’espace public algérien.
Le film, écrit et réalisé par Merzak Allouache, se déroule sur une plage algérienne, le temps d’une journée d’été. Une famille de classe moyenne s’y rend dès l’aube pour profiter pleinement de la mer et surtout réserver le « premier rang » face aux vagues. Mais ce moment de détente tourne court à l’arrivée d’une seconde famille, bien décidée à s’installer au même endroit. La tension monte, les esprits s’échauffent, et la querelle de parasols devient une joute sociale, pleine de rebondissements et de dialogues cinglants.
Servi par un casting riche et intergénérationnel, avec Nabil Asli, Fatiha Ouared, Hanaa Mansour, Bouchra Roy, Hichem Benmesbah, Brahim Derris, Aïda Guechoud, Mehdi Sadi, et de nombreux visages révélés par Allouache, Première ligne s’impose comme une comédie chorale. Les rôles, qu’ils soient principaux ou secondaires, sont tous incarnés avec une justesse qui renforce l’effet de réalité. Il ne s’agit pas seulement de faire rire, mais de brosser un tableau multiple, vivant et parfois acide d’une Algérie contemporaine en proie à ses contradictions.
Le film, produit en 2024 avec le soutien du Red Sea Film Fund, a connu sa première mondiale lors du 49e Festival international du film de Toronto, en septembre dernier. Il a ensuite été présenté dans plusieurs festivals de renom, notamment à Djeddah (Festival du film de la Mer Rouge) et à Tunis (Journées cinématographiques de Carthage). Mais c’est à Saïda, en terre algérienne, qu’il a été montré pour la première fois au public national.
Première ligne marque une nouvelle étape dans le parcours d’Allouache. Sans renier sa marque de fabrique, une capacité à pointer les tabous, à observer les travers sociaux et à interroger les habitudes collectives, il adopte ici un ton plus léger, plus accessible, sans rien perdre en pertinence. Le film parvient à faire rire tout en posant de vraies questions sur l’espace public, les rapports familiaux, le vivre-ensemble, les conflits de territoire… et ce besoin tenace de « garder sa place ».
Avec Première ligne, Merzak Allouache offre un film drôle, rythmé et profondément humain. En choisissant le festival de Saïda pour sa première nationale, il souligne l’importance croissante des événements culturels de l’intérieur du pays, et affirme, encore une fois, que le cinéma algérien peut, et doit, parler à tous.
Par : Aly D









