Ce qui a été détruit au XIXᵉ siècle en Algérie ne se résume pas à une succession de bâtiments disparus. C’est un système urbain complet qui a été sciemment amputé.
Derrière les grands travaux menés à partir de 1830, une réalité plus brutale apparaît : la puissance coloniale française a entrepris de démanteler une partie du patrimoine algérien, détruisant médinas, mosquées, remparts et lieux de savoir hérités de siècles d’histoire. Loin d’être de simples opérations d’aménagement, ces interventions s’inscrivent dans une logique assumée d’effacement, visant à affaiblir les repères d’une société pour mieux imposer un nouvel ordre et inscrire sa domination dans la pierre.
Ce qui a été détruit au XIXᵉ siècle en Algérie ne se résume pas à une succession de bâtiments disparus. C’est un système urbain complet qui a été sciemment amputé des médinas et des palais structurés par des siècles d’histoire, des mosquées ancrées dans la vie quotidienne, des madrasas porteuses de savoir, des fondouks au cœur des échanges. Les démolitions n’ont pas seulement remodelé l’espace : elles ont rompu des continuités historiques. Ce qui faisait la singularité de ces villes, leur organisation, leurs circulations, leurs repères, a été en partie effacé, remplacé par un modèle importé.
Dans les centres anciens d’Alger, de Constantine, d’Annaba ou de Tlemcen, les absences racontent parfois davantage que les monuments encore debout. Une placette trop vaste, un boulevard anormalement rectiligne, une façade européenne surgie au cœur d’un tissu ancien : autant de traces d’un vaste chantier mené au XIXᵉ siècle. Derrière ces transformations, une politique urbaine coloniale dont l’ambition dépassait largement la simple modernisation. Elle visait aussi à redessiner l’espace, et avec lui, la mémoire.
Dans de nombreuses villes, les mêmes logiques sont à l’œuvre : démolition partielle ou totale des remparts, transformation ou disparition des mosquées, destruction des madrasas, recomposition des espaces marchands. Les fondouks, centres névralgiques des échanges, sont particulièrement touchés. Leur disparition entraîne une reconfiguration des circuits commerciaux. Les marchés traditionnels sont remplacés par des structures couvertes ou déplacés vers de nouveaux quartiers.
Les édifices religieux et éducatifs ne sont pas épargnés. Certains sont détruits, d’autres convertis en casernes, en églises ou en bâtiments administratifs. Ces transformations modifient profondément leur fonction et leur signification.
Un levier politique
Dès les premières décennies de la conquête, l’armée française ne se contente pas de prendre les villes : elle les reconfigure. Les remparts sont abattus ou éventrés, les ruelles étroites jugées impraticables sont élargies, des percées rectilignes traversent les médinas. Officiellement, il s’agit de faciliter la circulation et d’assainir des quartiers décrits comme insalubres. Mais les archives militaires et administratives révèlent une autre logique : contrôler.
Ouvrir des axes, c’est permettre aux troupes de circuler rapidement, surveiller les populations, prévenir les insurrections. Détruire des murailles, c’est abolir des frontières symboliques autant que physiques. La ville devient un espace lisible, maîtrisable, où le pouvoir colonial s’inscrit dans la pierre.
Le discours hygiéniste revient comme un refrain dans les rapports de l’époque. Les médinas sont décrites comme des foyers de maladies, justifiant expropriations et démolitions. Pourtant, cette rhétorique masque souvent une opération plus large : libérer du foncier pour construire la « ville européenne ».
Boulevards, places, bâtiments administratifs et quartiers résidentiels surgissent sur les emprises dégagées. À l’image des transformations haussmanniennes à Paris, l’urbanisme devient un outil d’ordre et de représentation. Mais en Algérie, il prend une dimension supplémentaire, celle d’un projet colonial affirmé.
Détruire pour reconstruire
À Alger, la basse Casbah d’Alger est profondément remaniée. Des îlots entiers disparaissent pour faire place à des axes larges et à des bâtiments administratifs. Des mosquées sont détruites, d’autres transformées. La mosquée Ketchaoua, par exemple, est convertie en cathédrale, symbole spectaculaire d’un basculement religieux et politique.
À Tlemcen, la médersa Tashfinia, chef-d’œuvre de l’architecture zianide, est méthodiquement démolie dans les années 1870. Avant sa disparition, des relevés précis sont effectués par des ingénieurs français. Le geste est révélateur : documenter, prélever, puis effacer.
À Constantine, après les sièges de 1836 et 1837, les transformations sont à la fois militaires et urbaines. Des fortifications sont détruites ou réutilisées, des places sont créées, modifiant profondément la structure de la ville.
À Annaba, les mutations sont plus diffuses mais tout aussi significatives. Le fondouk, cœur des échanges commerciaux traditionnels, disparaît au profit d’un marché couvert moderne inauguré en 1938. La trame de la casbah est remaniée au point que son architecture originelle devient difficile à lire aujourd’hui. Les aménagements portuaires jouent un rôle déterminant dans ce processus. Le développement du port colonial entraîne la création d’infrastructures lourdes et de nouvelles voies de circulation. Ces travaux empiètent sur les marges de la médina, entraînant la disparition d’îlots entiers.
Entre effacement et spoliations
Au-delà des destructions ponctuelles, c’est tout un système urbain qui est visé. Les souks, les fondouks, les madrasas et les mosquées ne sont pas seulement des bâtiments, ils structurent la vie sociale, économique et culturelle. Leur disparition ou leur transformation entraîne une recomposition profonde des pratiques.
En parallèle, la ville coloniale impose ses codes : alignements, perspectives, monumentalité. Les places deviennent des vitrines du pouvoir, les boulevards des axes de domination symbolique. L’espace urbain est réécrit selon une logique européenne, reléguant les formes locales à la marge.
Fait moins connu, de nombreux édifices détruits ont été minutieusement étudiés avant leur disparition. Plans, dessins, relevés architecturaux : ces documents constituent aujourd’hui des archives précieuses. Mais ils témoignent aussi d’un regard instrumental.
Dans certains cas, des éléments décoratifs, céramiques, boiseries, fragments sculptés sont prélevés et envoyés vers des musées en France. Le patrimoine est ainsi fragmenté, déplacé, recontextualisé ailleurs.
L’ampleur de cette perte dépasse le cadre national. Ce patrimoine n’était pas seulement algérien, il appartenait à une histoire urbaine méditerranéenne et islamique, faite de circulations, d’influences et de savoir-faire accumulés sur des siècles. En détruisant ces ensembles, c’est une part du patrimoine de l’humanité qui a été altérée, parfois irrémédiablement.
Car ces démolitions ne relèvent pas uniquement de choix techniques ou esthétiques. Elles s’inscrivent dans une volonté plus profonde : effacer des repères, affaiblir des structures sociales et, à travers l’espace, réécrire une histoire. En supprimant les lieux qui incarnaient la mémoire collective, lieux de culte, d’enseignement, de commerce, c’est toute une présence qui a été fragilisée.
Aujourd’hui encore, ce qui manque est parfois plus révélateur que ce qui subsiste. Derrière les façades reconstruites et les axes redessinés, l’absence de ces patrimoines rappelle qu’une part essentielle de l’histoire a été volontairement mise à distance. Non pas simplement transformée, mais, dans bien des cas, méthodiquement effacée.
Par : Aly D










