Entre hausses fiscales de la Loi de finances 2026, pénuries artificielles et omniprésence d’un marché parallèle qui dicte sa loi, le secteur des cigarettes en Algérie traverse une crise inédite. Un business à 3 milliards de dollars où les consommateurs paient le prix fort.
L’ambiance est électrique dans les bureaux de tabac d’Alger, d’Oran de Constantine ou d’Annaba. Pour les fumeurs invétérés de marques étrangères, mais fabriqués en Algérie, l’année 2026 est synonyme d’une flambée des prix des cigarettes inhabituelle et qui a tendance à s’installer dans la durée. Le prix du paquet de cigarettes s’envole, en effet, s’affranchissant totalement des grilles officielles de l’État.
Derrière cette hausse spectaculaire se cache un cocktail explosif : un tour de vis fiscal du gouvernement et un marché informel qui dévore plus de la moitié du secteur, selon plusieurs sources. Deuxième pourvoyeur de recettes fiscales du pays juste après les hydrocarbures, il y’a lieu de préciser que l’industrie du tabac injecte chaque année environ 100 milliards de dinars dans les caisses du Trésor public. Un pactole que le gouvernement a décidé de solliciter davantage.
Pour comprendre cette hausse, il est utile de rappeler que la Loi de finances a introduit une revalorisation générale de 15 % de la taxe intérieure de consommation (TIC). En parallèle, la taxe additionnelle sur les produits du tabac (TAPT) a bondi, passant de 65 à 75 dinars par paquet. Une augmentation de 10 dinars que les autorités affichent comme une mesure de santé publique, équitablement répartie : 5 dinars sont affectés au Fonds pour les urgences et les activités de soins médicaux ; 5 dinars sont dédiés au Fonds national de lutte contre le cancer. Si l’intention affichée est de financer le coût exorbitant de la prise en charge médicale par la CNAS, sur le terrain, cette pression fiscale a provoqué un séisme sur les tarifs.
Selon des comptes rendus de médias algériens, la fiscalité n’est pas la seule coupable. Le circuit d’approvisionnement est aujourd’hui gangrené par des pratiques spéculatives à l’initiative de certains grossistes et distributeurs. La plus redoutable d’entre elles ? La vente
liée (ou concomitante). Pour obtenir des marques à très forte demande comme Winston (dont le prix s’est envolé à 450 dinars le paquet chez les détaillants, voire même 480 dinars), les buralistes se voient imposer l’achat obligatoire de marques beaucoup plus difficiles à écouler, à l’instar de Gauloises. Cette rétention de stocks crée une rareté artificielle sur le marché. Pris à la gorge par des intermédiaires qui leur revendent les cigarettes au-dessus des tarifs réglementés, les buralistes entrent en fronde et refusent d’appliquer les prix plafonnés par les ministères du Commerce et des Finances.
Marché parallèle et contrebande
Pour préserver leur marge, ils imposent leurs propres tarifs. Quitte à baisser rideau lorsque les équipes mixtes de la DCP et des services de sécurité lancent des opérations de contrôle d’envergure. C’est ce que nous confie un buraliste d’Alger centre qui se dit prêt à perdre la recette d’une journée de travail que de céder sur les prix exorbitants affichés depuis plus d’un mois dans son échoppe. Avec, au bout du compte, un différentiel entre le prix réglementé et celui de vente variant entre 100 et 120 dinars.
Une différence que paie au final un consommateur saigné à blanc et qui se fait au détriment, surtout, du trésor public. Exception faite sur les rares distributeurs automatiques qu’on retrouve dans certains hôtels, stations d’essence et certains cafés. Sur un relais de l’autoroute est-ouest, un parquet de Winston light est, à titre d’exemple, toujours cédé à 330 dinars.
Des distributeurs qui, toutefois, se vident à grande vitesse une fois remplis. Aussi, le retard dans la publication des arrêtés interministériels fixant les tarifs officiels pour 2026 a laissé le champ libre à l’anarchie des prix. Un simple tour chez les buralistes d’Alger, permet de constater que toutes les gammes de produits subissent des augmentations vertigineuses chez les détaillants. « C’est le véritable point noir de l’économie nationale », commente un commerçant installé sur la placette d’Hydra, en évoquant le commerce parallèle. Selon de récentes données, le marché informel capte désormais 53 % des parts de marché globales.
L’ombre de la STAEM
Cette opacité historique est alimentée par la complexité économique du secteur, longtemps dominé par le monopole des investisseurs émiratis (via la STAEM et l’UTC sous licence Philip Morris), que la holding publique Madar tente aujourd’hui de restructurer. Ce circuit parallèle n’est pas seulement un manque à gagner colossal pour l’État ; il représente un péril mortel pour la santé publique.
Car, les cigarettes de contrebande ou de contrefaçon y sont vendues à des prix trois à cinq fois inférieurs au marché légal, ciblant directement les jeunes et les populations vulnérables. L’alerte sanitaire est donc lancée. Sur les produits de contrebande, les taux de goudron, de nicotine et de monoxyde de carbone sont totalement incontrôlés, recélant souvent des résidus de métaux lourds, de solvants ou de pesticides.
Face à cette menace, la réponse sécuritaire s’intensifie en ciblant l’informel, alors que les bureaux-tabacs continuent de se mouvoir dans une zone grise où les bénéfices issus de la vente de produits tabagiques atteignent des cimes. En termes de saisies, en 2025, ce sont précisément 1 585,4 quintaux de tabac de contrebande qui ont été interceptés. Reste à savoir si ce durcissement des contrôles suffira à éteindre l’incendie d’un marché légal asphyxié.
Par : Akram Ouadah












