Sous un soleil de plomb, des enfants passent leur été à travailler au bord des routes pour rapporter quelques dinars à leur famille.
Les voitures ralentissent quelques secondes avant de reprendre leur route. Au bord de la chaussée, Hocine soulève une pastèque pour attirer l’attention des automobilistes. À douze ans, il connaît déjà les gestes du vendeur : choisir le plus beau fruit, sourire malgré la chaleur, négocier rapidement le prix avant que le client ne reparte. Depuis le début des vacances scolaires, il passe ses journées ici, debout sous un soleil écrasant, à quelques mètres d’une circulation parfois dangereuse. Les températures dépassent les 40 degrés, mais il ne quitte son emplacement que pour boire un peu d’eau ou s’abriter quelques instants à l’ombre d’un arbre. « Si je vends tout avant le soir, ma mère sera contente », glisse-t-il en essuyant la sueur qui coule sur son visage.
Gagner sa journée à dix ans
Hocine n’est pas un cas isolé. Chaque été, des dizaines d’enfants prennent place au bord des routes pour vendre des melons, des pastèques, des figues de Barbarie ou des galettes préparées à l’aube par leurs mères. En ville, d’autres écoulent des bouteilles d’eau fraîche ou des paquets de mouchoirs aux feux rouges et dans les gares routières. Tous ont un point commun : pendant que les vacances commencent pour les uns, elles deviennent, pour eux, une période de travail.
Obligés de travailler pour rapporter un maigre pécule à leur famille, ces enfants ne figurent sur aucune liste des séjours de vacances, des activités estivales ni d’aucun « Summer Camp » Pendant que d’autres participent à des ateliers, à des sorties éducatives ou découvrent les joies des vacances, eux prennent chaque matin la direction d’un bord de route, d’un carrefour ou d’une gare routière.
À quelques mètres de Hocine, deux frères proposent des figues de Barbarie aux automobilistes. Les mains protégées par d’épais gants, ils retirent les épines avec une dextérité acquise bien trop tôt. « On arrive vers sept heures du matin. Après, on reste jusqu’à ce qu’on ait tout vendu », raconte l’aîné, treize ans. À midi, la chaleur est étouffante, mais ils ne quittent pas leur emplacement. Un peu plus loin, Salma, dix ans, tient contre elle un panier recouvert d’un linge. À l’intérieur, quelques galettes de pain encore tièdes. « C’est ma mère qui les prépare. Moi, je viens les vendre ici tous les jours. ».
Ces enfants échappent bien souvent aux radars des services sociaux. Pourtant, leur présence est quotidienne, visible de tous. Comment des enfants contraints de travailler pendant leurs vacances peuvent-ils rester en dehors de toute prise en charge alors que des dispositifs sont mobilisés chaque été pour offrir des loisirs aux plus jeunes ?
Des vacances sur le bitume
Derrière ces petits étals improvisés se cache presque toujours la même réalité : celle de familles confrontées à des difficultés économiques. Les revenus sont insuffisants, le travail manque ou ne permet plus de couvrir les dépenses du quotidien. Alors chacun participe comme il peut.
Les mères préparent les galettes avant le lever du jour. Les pères, lorsqu’ils disposent d’un véhicule, acheminent les fruits jusqu’aux points de vente. Les enfants prennent ensuite le relais pendant des heures. « Je garde un peu d’argent pour acheter mes cahiers en septembre », raconte Amine, onze ans, qui vend des galettes.
À son âge, il parle déjà de recettes, de bénéfices et de clients fidèles. Il faut appeler les choses par leur nom. Ce que vivent ces garçons et ces filles relève du travail des enfants. Ils ne sont pas employés par une entreprise, mais ils consacrent leurs vacances à une activité économique, souvent dans des conditions éprouvantes, parfois dangereuses, afin de soutenir le budget familial.
Une économie de survie
En ville, le décor change, mais la réalité reste la même. Aux carrefours, les enfants profitent des quelques secondes où le feu est rouge pour proposer des bouteilles d’eau ou des mouchoirs aux automobilistes. Ils connaissent parfaitement la durée des feux, savent quelles files avancent le plus vite et repèrent les conducteurs susceptibles d’acheter.
Yanis, dix ans, traverse les files de voitures avec une assurance qui surprend. « Quand il fait très chaud, je vends plus d’eau. Des fois, je rentre avec presque tout vendu, des fois non. » Dès que le feu passe au vert, il rejoint le terre-plein central avant de recommencer quelques minutes plus tard.
Dans les gares routières, d’autres enfants déambulent entre les voyageurs avec les mêmes produits. Ils connaissent les horaires des départs, les moments d’affluence et les quais les plus fréquentés. Là aussi, les journées s’étirent jusqu’en fin d’après-midi.
Des enfants qui échappent à tous les radars
Le paradoxe est frappant. Ces enfants travaillent dans l’espace public, sous les yeux de milliers de personnes. Ils sont visibles de tous, mais leur situation semble ne relever de personne. La plupart du temps, leur existence n’attire l’attention que lorsqu’une vidéo publiée sur les réseaux sociaux devient virale. On découvre alors un enfant vendant des pastèques sous un soleil de plomb ou courant entre les voitures avec des bouteilles d’eau. Les internautes saluent son courage, s’émeuvent, partagent les images, parfois lancent une collecte. Puis l’émotion retombe et l’enfant reprend sa place au bord de la route.
Combien sont-ils à travailler ainsi pendant les vacances ? Qui connaît réellement leur situation ? Combien risquent de décrocher de l’école parce que la précarité s’installe durablement ? Ces questions restent largement sans réponse.
Nombre de ces enfants passent sous les radars. Ils ne figurent dans aucun dispositif d’accompagnement, ne bénéficient d’aucune activité estivale et semblent absents des politiques de protection de l’enfance. Cette réalité interroge aussi le sens de la solidarité. Que fait-on, concrètement, pour ces enfants qui travaillent tout l’été ? Comment les repérer, accompagner leurs familles et leur permettre de retrouver une enfance qui ne soit pas dictée par la nécessité de gagner quelques dinars ?
Ne pas banaliser le courage
Le courage de ces enfants est souvent salué. Et il en faut pour supporter la chaleur, les longues heures d’attente, les refus des passants ou les risques de la circulation. Mais leur courage ne devrait jamais devenir une excuse pour banaliser leur situation. À dix ou douze ans, un enfant ne devrait pas être admiré parce qu’il travaille. Il devrait pouvoir jouer, apprendre, découvrir et profiter de ses vacances.
Lorsque le soleil commence enfin à décliner, Hocine rassemble les quelques pastèques qu’il n’a pas vendues. Il compte rapidement l’argent de la journée avant de rejoindre sa famille. Demain, il reviendra au même endroit, sous le même soleil. Comme lui, des centaines d’autres enfants reprendront leur place au bord des routes, aux feux rouges ou dans les gares routières. Invisibles pour beaucoup, ils rappellent pourtant une réalité que l’on ne devrait plus considérer comme ordinaire : pour une partie de l’enfance, l’été n’est pas une saison de vacances, mais… une saison de travail.
Par : Aly D






