Si les chants révolutionnaires ont porté la voix du combat durant la guerre de Libération nationale, les compositeurs ont ensuite participé à la construction d’un langage musical propre au cinéma algérien.
De Mohamed Iguerbouchène, pionnier de la musique de film, à Ahmed Malek, dont les compositions marquent les années 1970, en passant par Philippe Arthuys, cette histoire ne se résume ni à une œuvre ni à un seul nom. Elle témoigne de la place prise progressivement par la création musicale dans un cinéma appelé à raconter la lutte, mais également les espoirs et les changements de la société algérienne.
Avant même que le cinéma algérien ne dispose de moyens de production importants, la musique occupait déjà une place dans la mobilisation nationale. Les chants patriotiques, les rythmes populaires et les mélodies associés à la lutte contribuaient à faire circuler les idées indépendantistes et à entretenir la solidarité autour du combat. Dans les films et les documentaires consacrés à la guerre, ces sonorités donnaient aux images une portée qui dépassait le simple récit des événements : elles rappelaient les aspirations d’un peuple engagé dans une lutte pour sa liberté. Leur force reposait aussi sur leur capacité à être reprises et reconnues collectivement, faisant de la musique un vecteur de rassemblement autant qu’un moyen d’expression politique.
La production cinématographique liée à la Révolution s’est développée dans des conditions difficiles, notamment à l’extérieur du territoire algérien. Les images tournées ou montées dans des circuits militants avaient pour objectif de faire connaître la lutte au-delà des frontières et de contrer le discours colonial. Dans ce contexte, la musique ne constituait pas un simple accompagnement. Elle contribuait à installer une atmosphère, à souligner la détermination des combattants et à rapprocher les images de l’expérience collective. Ces sonorités familières donnaient aussi aux productions une identité reconnaissable.
Du chant révolutionnaire à la musique de film
Réalisé par Gillo Pontecorvo et sorti en 1966, « La Bataille d’Alger » illustre la manière dont le travail sonore peut renforcer la portée d’un récit historique. La partition d’Ennio Morricone, élaborée avec la participation de Pontecorvo, accompagne les scènes sans en atténuer la brutalité : les percussions, les cuivres et les motifs répétés soutiennent la tension du récit. Le film est également resté associé à « Hasta Mañana Rebecca », interprété par Los Chakachas, morceau dont la présence dans l’œuvre a marqué l’imaginaire du public. Cette rencontre entre composition originale et musique préexistante rappelle que la bande originale ne se limite pas toujours à une partition écrite spécialement pour l’écran.
« La Bataille d’Alger » ne résume pas à elle seule les rapports entre musique et cinéma. D’autres œuvres ont façonné un paysage sonore où les récits de guerre côtoient les trajectoires individuelles et les transformations sociales.
Les accords de l’’indépendance
Bien avant 1954, Mohamed Iguerbouchène avait ouvert une voie importante dans la composition pour l’écran. Son travail pour « Pépé le Moko », réalisé par Julien Duvivier en 1937 avec une musique élaborée en collaboration avec Vincent Scotto, témoigne déjà de la présence d’un musicien algérien dans le cinéma de son époque. Compositeur formé à la musique classique, Iguerbouchène a également écrit pour des documentaires et d’autres productions cinématographiques. Son parcours rappelle que la musique de film en Algérie ne naît pas après l’indépendance, même si l’industrie nationale n’est pas encore structurée.
Après 1962, les besoins du cinéma algérien changent d’échelle. Les réalisateurs s’emparent de la guerre de Libération, de ses combattants et de ses conséquences, mais aussi des transformations sociales du pays. La musique doit accompagner ces récits sans les réduire à une illustration patriotique. Elle participe à l’élaboration d’une identité artistique, en puisant dans les traditions musicales tout en faisant appel à l’orchestration, aux arrangements et aux sonorités contemporaines. Les compositeurs répondent ainsi à des films consacrés aussi bien à l’histoire qu’aux réalités d’une société en transformation.
Philippe Arthuys occupe une place importante dans cette production. Compositeur pour le cinéma, il signe la musique de plusieurs films qui ont marqué le parcours du septième art algérien. Sa collaboration avec Mohammed Lakhdar-Hamina se retrouve notamment dans « Le Vent des Aurès », « Vent de sable » et « La Dernière Image », tandis qu’il compose également pour « L’Opium et le Bâton » d’Ahmed Rachedi et « Une femme pour mon fils » d’Ali Ghalem. Son nom est aussi associé à « Chronique des années de braise », fresque de Lakhdar-Hamina récompensée par la Palme d’or à Cannes en 1975. À travers ces œuvres aux sujets et aux registres différents, Arthuys accompagne plusieurs moments du cinéma algérien, de l’évocation de la lutte à l’exploration de réalités sociales et humaines. La diversité de ces collaborations témoigne de la place que peut occuper la composition musicale dans la cohérence d’un film et dans son empreinte auprès du public.
Ahmed Malek devient, de son côté, l’une des figures majeures de cette évolution. Musicien formé notamment à la flûte traversière, il travaille avec l’orchestre de la Radio-télévision algérienne et compose pour de nombreux films et productions télévisées. Sa musique accompagne des œuvres aux tonalités très différentes, du cinéma populaire aux récits plus sociaux. La bande originale des « Vacances de l’inspecteur Tahar », sorti en 1972, illustre sa capacité à composer des thèmes immédiatement reconnaissables, adaptés au rythme et à l’atmosphère du film. Plus tard, sa partition pour « Omar Gatlato » de Merzak Allouache, sorti en 1976, participera à l’identité sonore d’un cinéma attentif aux mutations de la société algérienne. Sa musique caractérise les personnages et donne aux récits une couleur singulière.
Ces parcours ne doivent toutefois pas faire oublier le travail collectif qui rend possible cette évolution. Derrière une musique de film se trouvent des orchestres, des instrumentistes, des arrangeurs et des techniciens du son, mais aussi un dialogue avec le réalisateur, dont les choix de montage et de mise en scène déterminent la place accordée à la musique. Au fil des années 1970, celle-ci s’éloigne progressivement d’une fonction exclusivement liée au récit de la guerre pour accompagner d’autres préoccupations, d’autres personnages et d’autres formes de mise en scène. Les compositeurs explorent des registres plus variés, mêlant références musicales locales, orchestration classique et influences contemporaines. Cette ouverture accompagne l’affirmation d’un cinéma national en quête de ses propres formes d’expression.
De la mobilisation révolutionnaire aux œuvres de l’après-indépendance, la musique a ainsi suivi les transformations du cinéma algérien. Elle a porté la lutte à l’écran, contribué à la diffusion de son histoire et accompagné l’émergence de nouvelles formes artistiques. Novembre 1954 demeure un repère central de ce parcours, mais son empreinte se mesure aussi dans la manière dont les compositeurs ont prolongé, renouvelé et parfois dépassé le registre strictement révolutionnaire. À travers leurs partitions, la musique de film est devenue l’un des moyens par lesquels le cinéma algérien a pu faire entendre sa propre voix.
Par : Aly D











