Des bassins algériens où elle nageait en équipe nationale dans les années 1970 aux eaux de la Manche qu’elle a traversées à 67 ans, Salima Bouayad Agha a parcouru bien plus qu’une distance sportive.
Son itinéraire est celui d’une femme qui a changé de pays, reconstruit sa vie professionnelle et familiale en France, sans renoncer à l’envie de se lancer de nouveaux défis ni oublier d’où elle vient. Le dernier, accompli en hommage à sa mère emportée par la maladie de Parkinson, porte aussi une conviction : on peut rester acteur de son vieillissement et continuer à rêver.
Le 3 octobre, après près de quinze heures de nage sans palmes ni combinaison, l’ancienne nageuse a rejoint Sangatte depuis Douvres. Un projet préparé depuis 2023, dont la réalisation avait été plusieurs fois reportée en raison des conditions météorologiques.
Pour tenir, elle s’était préparée mentalement autant que physiquement. Les vagues et le vent ont rendu la progression plus éprouvante qu’elle ne l’avait anticipé, mais c’est surtout la vision des côtes, encore lointaines malgré les heures d’effort, qui aurait pu entamer sa détermination. Elle a choisi de ne pas regarder devant elle, préférant se concentrer sur l’instant et sur la raison qui l’avait poussée à entreprendre cette traversée.
Au nom de la mère
Car l’objectif dépassait la performance. En dédiant son défi à sa mère, emportée par la maladie de Parkinson, Salima Bouayad Agha souhaitait soutenir France Parkinson, une fondation qui œuvre pour la recherche, l’accompagnement des malades et celui des aidants. Son initiative est aussi une façon de rendre hommage à ces proches et aux aidants qui accompagnent au quotidien une personne malade, avec les responsabilités et les difficultés que cela implique. Et, dans ce prolongement, parler des aidants et de tout ce qui peut être entrepris pour leur rendre homm
age. « Penser à ma mère et au message que je porte m’a soutenue, sans aucun doute. », explique – t – elle, « J’étais certaine de mon pourquoi. La question de mon âge m’a fait douter lors de la préparation, mais pas du tout quand je nageais. » À travers cette traversée, elle entend rappeler que l’engagement peut prendre des formes multiples et qu’une épreuve personnelle peut devenir le support d’un message collectif.
Le sport comme première école de l’ouverture
Bien avant de se mesurer à la Manche, Salima Bouayad Agha avait découvert, dans les bassins algériens, ce que la pratique sportive pouvait transformer dans une existence. Dans les années 1970, son appartenance à l’équipe nationale de natation lui a apporté bien davantage que des compétitions et des entraînements. Elle y a noué des amitiés, appris l’engagement et rencontré des personnes qu’elle n’aurait probablement jamais connues autrement. Le sport lui a permis de sortir d’un environnement protégé, d’élargir son horizon et de forger un caractère dont elle a pu mesurer la solidité au fil des années.
Cette expérience constitue un fil conducteur de son parcours. Après avoir grandi en Algérie, où elle a vécu ses années de formation et ses premiers engagements sportifs, elle quitte le pays en 1991, pendant les années noires. La France devient alors le cadre d’une nouvelle étape, qui suppose de reconstruire des repères et de retrouver une place dans le monde professionnel. Installée d’abord à Paris, elle traverse des débuts économiquement difficiles, malgré la possibilité de s’appuyer sur un logement familial. Son passage par le Centre de recherche en économie et statistique (Crest), où elle avait été élève chercheuse, lui permet de rebondir dans l’enseignement supérieur.
Elle soutient sa thèse en 1993 et devient maître de conférences à l’université du Mans la même année. Mais sa vie reste longtemps partagée entre Paris et Le Mans. Ce n’est qu’en 2000 qu’elle choisit de s’installer dans cette dernière ville, notamment pour offrir davantage de stabilité à ses deux filles et faciliter leur éducation. Derrière cette trajectoire universitaire se dessine une succession de décisions qui ont façonné une vie entre plusieurs lieux et plusieurs responsabilités. Le départ d’Algérie n’a pas signifié l’abandon de ses ambitions, mais l’ouverture d’un autre chapitre, avec ses contraintes et ses possibilités.
L’Algérie, une appartenance sans revendication
Aujourd’hui, l’Algérie conserve une place singulière dans son histoire. Salima Bouayad Agha l’évoque comme le pays de son enfance, celui des « souvenirs merveilleux, d’amitié mais aussi d’engagement, qui forgent le caractère et qui ouvrent sur le monde. Cela m’a permis de sortir d’un milieu très protégé et de découvrir des personnes que je n’aurais sans doute jamais rencontrées si je n’avais pas fait de sport. », confie – t – elle dans un entretien à la presse.
Cette relation ne se traduit pourtant ni par une nostalgie figée ni par la prétention à parler au nom d’un pays qu’elle a quitté depuis plus de trois décennies. Elle reconnaît que les choses ont changé et s’interroge sur sa légitimité à intervenir dans les débats d’une société dont elle ne partage plus le quotidien. « Il ne faut pas s’arroger un droit qu’on ne vous donne pas », estime-t-elle.
Cette réserve n’efface pas son désir de contribuer à des projets menés en Algérie, dans le domaine de la recherche universitaire comme dans celui du sport. Elle se dit prête à apporter son concours au développement du sport féminin si l’occasion se présente, mais souhaite également défendre une pratique sportive accessible à tous les âges.
Elle ne prétend pas définir les besoins du sport algérien depuis la France ; elle espère plutôt que son parcours et la visibilité acquise grâce à la traversée pourront lui permettre de participer à des initiatives concrètes.
Le sport, qui lui a ouvert de nouveaux horizons dans sa jeunesse, demeure ainsi un moyen d’agir et de transmettre. Son expérience rappelle que l’activité physique ne devrait pas être considérée comme une pratique réservée à une période de la vie, pas plus que les ambitions ne devraient s’éteindre au fil des années. À travers son défi, elle ne cherche pas tant à démontrer qu’il est possible de repousser ses limites qu’à témoigner de la liberté de se fixer de nouveaux objectifs.
La Manche est désormais derrière elle, mais cette traversée ne clôt rien. Elle s’ajoute à un parcours marqué par les changements, les recommencements et la fidélité à quelques convictions. Entre l’Algérie de son enfance et la France où elle a construit sa vie professionnelle et familiale, Salima Bouayad Agha continue d’avancer sans prétendre effacer les distances ni les années. Son itinéraire rappelle qu’un nouveau projet peut surgir à tout moment, et que l’âge ne suffit pas à déterminer ce qu’une vie peut encore offrir.
Par : Aly D










