Des Aurès à la Casbah d’Alger, en passant par les villages de Kabylie, des habitations familiales ont servi de refuges, de lieux de réunion et d’ateliers clandestins pendant la Guerre de Libération. Certaines ont accueilli des rencontres décisives, d’autres ont protégé des combattants ou permis la reproduction de la proclamation du 1er Novembre 1954. Leur histoire révèle une dimension moins connue de l’insurrection, liée à l’engagement des familles et à la préservation de ces lieux.
Derrière les hauts lieux de la guerre de Libération se dessine une géographie plus discrète, faite de maisons familiales, de refuges, de caches et de lieux de réunion. Des villages des Aurès aux maisons de Kabylie, jusqu’aux ruelles des casbahs, ces espaces ordinaires ont servi à héberger des combattants, à transmettre des informations ou à préparer des opérations. Leur histoire reste pourtant inégalement documentée, alors que la disparition des témoins et les transformations du bâti rendent urgente la collecte des traces encore disponibles.
À Legrine, les préparatifs de Novembre
Dans les Aurès, à Legrine, commune d’Ouled Fadhel, dans la wilaya de Batna, la maison de Ben Messaouda, également connu sous le nom de Meziti, est associée à l’une des dernières étapes de préparation de l’insurrection. Construite en 1942, cette demeure familiale servait notamment à l’enseignement coranique avant d’accueillir des réunions clandestines. Au cours de la seconde moitié d’octobre 1954, Mostefa Benboulaïd y préside une rencontre consacrée à l’organisation de la lutte armée.
À quelques jours du déclenchement, les discussions portent sur la répartition des responsabilités régionales, l’organisation des groupes de combattants et les objectifs des premières opérations. La maison devient ainsi un lieu où les décisions politiques prennent une dimension concrète. Rien, dans sa fonction initiale, ne la destinait à occuper une telle place dans l’histoire nationale. Pourtant, ses pièces et sa cour ont accueilli des échanges dont les conséquences dépassaient largement le cadre du village.
Le temps a laissé ses marques sur la demeure. Une partie de la construction originelle a disparu et la question de sa préservation s’est posée avec insistance. Le souhait de la transformer en musée avait notamment été exprimé par Aïssa Ben Messaouda, fils du propriétaire, avant son décès en 2020. À Ichemoul, également dans la wilaya de Batna, la maison des frères Benchaïba est, elle aussi, liée aux rencontres qui ont accompagné la préparation de Novembre. Ces habitations témoignent du rôle des familles dans l’organisation clandestine, alors qu’accueillir des militants pouvait les exposer aux soupçons et aux représailles.
Des refuges dissimulés dans les maisons
En Kabylie, certaines demeures ont rempli une fonction plus immédiate : soustraire les moudjahidine aux recherches des forces coloniales. Dans la région d’Ath Smaïl, au sud-ouest de Tizi Ouzou, des témoignages évoquent des fermes et des habitations utilisées pour héberger les combattants, leur fournir des repas et faciliter leurs déplacements. Des caches étaient aménagées derrière des murs ou dans des espaces souterrains intégrés à l’architecture domestique.
À Aourir, la maison de Hadj-Ali Mouloud aurait ainsi abrité un refuge sous le kanoun, le foyer traditionnel autour duquel s’organise une partie de la vie familiale. Selon un témoignage publié dans la presse algérienne, des soldats français auraient fouillé la demeure sans découvrir les hommes qui s’y dissimulaient. Ailleurs, des abris se trouvaient derrière des murets ou à proximité de positions militaires. Leur efficacité reposait autant sur leur emplacement que sur la connaissance des lieux et des habitudes du voisinage.
Ces caches nécessitaient la participation des habitants. Les familles assuraient l’accueil et le ravitaillement, tandis que des femmes contribuaient aux liaisons et à la transmission d’informations. La maison conservait son apparence familière, mais son usage l’inscrivait dans un réseau clandestin. Une perquisition pouvait mettre en danger tous ses occupants. L’hébergement des combattants constituait donc un engagement risqué, qui reposait sur la confiance et la discrétion.
À Ighil Imoula, la proclamation reproduite dans la clandestinité
À Ighil Imoula, dans la commune de Tizi N’Tlata, deux maisons sont directement liées à la préparation matérielle de la proclamation du 1er Novembre 1954. Dans la nuit du 26 au 27 octobre, le journaliste et militant Laïchaoui Mohamed dactylographie le texte sur des stencils dans la demeure de Ben Ramdani Aomar. La reproduction est ensuite réalisée dans une pièce située au-dessus de la boutique de la maison d’Idir Rabah, grâce à une ronéo acheminée depuis la maison familiale d’Abane Ramdane, à Azzouza.
Le fonctionnement de la machine risquant d’attirer l’attention, une tombola est organisée pour couvrir le bruit de l’impression. Pendant que l’animation se poursuit, les exemplaires sont préparés en secret avant leur diffusion. Ce détail donne à cette nuit une dimension particulière : derrière une activité apparemment ordinaire, des militants s’affairent à reproduire un texte destiné à annoncer le déclenchement de la lutte armée.
Les deux habitations ont depuis été classées parmi les biens culturels protégés. Leur histoire éclaire une étape moins visible de la Révolution : avant de circuler dans le pays, la proclamation a dû être dactylographiée, reproduite et préparée pour sa diffusion dans des conditions clandestines. Une chambre et une boutique ont ainsi participé à une opération dont la portée dépassait largement le village.
Dans la Casbah, des maisons devenues des caches
À Alger, la Casbah offre une autre configuration de cette géographie clandestine. Les ruelles étroites, les passages et l’agencement des habitations ont facilité les déplacements des réseaux révolutionnaires. Certaines demeures servaient de points de rencontre ou de refuges temporaires pour les militants recherchés. Dans cet espace urbain dense, la connaissance des accès et du voisinage constituait un avantage face à la surveillance coloniale.
La maison du numéro 5 de la rue des Abderames, aujourd’hui rue Bessa Lakhdar, est associée à l’un des épisodes les plus tragiques de la bataille d’Alger. Ali La Pointe, Hassiba Ben Bouali, Mahmoud Bouhamidi et le jeune Omar Yacef s’y trouvent lorsque les parachutistes français encerclent leur cache. Dans la nuit du 8 au 9 octobre 1957, l’immeuble est détruit par une explosion qui les tue. Reconstruite par la suite, la maison est devenue un musée consacré à Ali La Pointe et à ses compagnons.
Son destin rappelle que les refuges n’offraient aucune protection absolue. Une habitation pouvait abriter des militants avant d’être découverte et détruite. D’autres ont été transformées, partiellement conservées ou ont perdu leur configuration d’origine. Certaines ne subsistent plus que dans les récits transmis par les familles et les habitants.
Des Aurès à la Casbah d’Alger, ces maisons dessinent une autre géographie de la Guerre de Libération. À l’approche de chaque commémoration du 1er Novembre, elles rappellent que l’insurrection s’est aussi construite dans l’intimité des foyers, grâce à des familles qui ont accepté de prendre des risques pour la cause nationale. Préserver ces demeures et recueillir les témoignages qui leur sont attachés donnent une portée concrète à cette célébration : au-delà des cérémonies et des discours, il s’agit de transmettre l’histoire des lieux où la Révolution a trouvé refuge, s’est organisée et a préparé son premier élan.
Par : Aly D











