Le relogement marque la fin de l’habitat précaire, mais aussi le début d’un nouveau défi : faire des nouvelles cités de véritables lieux de vie plutôt qu’une simple succession d’immeubles.
La dernière opération de relogement menée à Annaba, qui a permis à 200 familles d’intégrer la nouvelle cité de Bouhdid, s’inscrit dans une politique qui a déjà bénéficié à plus de 2 300 ménages dans la wilaya depuis 2023. Comme partout en Algérie, ces programmes ont profondément transformé la lutte contre l’habitat précaire. Mais une fois les clés remises, un autre défi apparaît : celui de faire naître de véritables quartiers, capables d’offrir bien plus qu’un simple logement.
Une première bataille remportée
Pendant longtemps, les politiques de relogement ont été jugées à l’aune d’un indicateur simple : le nombre de familles sorties des bidonvilles. D’année en année, les chiffres ont progressé, traduisant l’ampleur de l’effort engagé par l’État pour résorber l’habitat précaire. Les images de familles découvrant leur nouvel appartement sont devenues le symbole d’une politique publique qui a changé le quotidien de centaines de milliers d’Algériens.
Les objectifs de ces opérations sont multiples : éradiquer progressivement les constructions insalubres, récupérer des assiettes foncières destinées à de nouveaux projets urbains, empêcher la réoccupation des sites démolis et lutter contre les constructions illicites édifiées dans l’espoir d’obtenir un logement social. Sur ce terrain, les résultats sont incontestables. À Annaba, plus de 2 300 familles ont ainsi été relogées entre 2023 et 2026. Le 3 août dernier, une nouvelle étape a été franchie avec le transfert de 200 familles vers la cité de Bouhdid, à El Kantra. L’opération illustre une dynamique que l’on retrouve dans de nombreuses wilayas : offrir un habitat digne à des familles qui vivaient parfois depuis des décennies dans des conditions particulièrement difficiles.
Les clés ne font pas un quartier
Mais si la bataille du logement progresse, une autre commence. Car un appartement ne suffit pas à faire une ville. Les nouvelles cités construites dans le cadre des programmes de relogement sont souvent implantées sur des terrains disponibles, en périphérie des grandes agglomérations. Le choix répond à des impératifs fonciers et à la nécessité de construire rapidement. Pourtant, ces ensembles résidentiels se retrouvent parfois éloignés des centres-villes, des zones d’emploi et des principaux services publics. Les habitants découvrent alors une nouvelle réalité. Ils disposent d’un logement moderne, mais doivent parfois parcourir plusieurs kilomètres pour effectuer une démarche administrative, consulter un médecin, faire leurs courses ou simplement trouver un moyen de transport leur permettant de rejoindre leur lieu de travail.
La question de la mobilité devient alors centrale. Une cité située en périphérie n’est pas forcément synonyme d’isolement, à condition d’être correctement desservie. Mais lorsque les lignes de bus sont peu nombreuses, irrégulières ou inexistantes, le moindre déplacement peut vite se transformer en parcours du combattant. Rejoindre son lieu de travail, accompagner un enfant à l’école, consulter un médecin spécialiste ou effectuer une simple démarche administrative exige parfois plusieurs correspondances ou le recours à un taxi, avec un coût supplémentaire pour des ménages souvent modestes. Bien avant l’arrivée des commerces ou des administrations, c’est donc la mobilité qui conditionne l’intégration de ces nouveaux quartiers à la ville.
Annaba offre un exemple particulièrement révélateur de cette évolution avec Draa Errich. Pensée comme une ville nouvelle destinée à accompagner l’expansion urbaine de la capitale de l’Est, elle accueille aujourd’hui plusieurs milliers de familles, dont une partie a été relogée au fil des différentes opérations de résorption de l’habitat précaire.
Draa Errich, le laboratoire d’une nouvelle réalité
Les immeubles y sont récents, les logements spacieux et les voiries largement dimensionnées. Pourtant, de nombreux habitants évoquent encore les mêmes difficultés : des dessertes en transport public insuffisantes, des commerces qui mettent du temps à s’installer, une offre médicale encore limitée, des administrations éloignées et des équipements de proximité qui arrivent plus lentement que les habitants.
Cette situation n’est d’ailleurs pas propre à une seule ville. Dans plusieurs cités nouvelles ou grands pôles urbains créés ces dernières années à travers le pays, le constat est similaire. Les logements sortent de terre plus rapidement que les services qui permettent à un quartier de fonctionner pleinement. Les premiers habitants deviennent alors, malgré eux, les pionniers d’espaces urbains encore en construction. La récente cité de Bouhdid pourrait être confrontée aux mêmes enjeux. Si les familles bénéficient désormais d’un cadre de vie plus sain et plus sécurisé, elles attendent également que leur nouveau quartier se dote progressivement de commerces, de transports réguliers, d’établissements de santé, d’espaces publics et de services administratifs. Sans ces équipements, le risque est de voir naître des cités-dortoirs, où l’on réside sans véritablement vivre.
Construire la ville après les logements
Cette question dépasse largement celle du logement. Elle touche à la manière de fabriquer la ville. Un quartier ne se résume pas à une succession d’immeubles, aussi modernes soient-ils. Il repose sur un équilibre entre habitat, mobilité, services, activités économiques et espaces de rencontre. Ce sont ces éléments qui permettent aux habitants de développer un véritable sentiment d’appartenance et de construire une vie de quartier. Les urbanistes parlent d’ailleurs de « ville des courtes distances », où les besoins essentiels peuvent être satisfaits à proximité du domicile. Une école, un marché, une pharmacie, une poste, un arrêt de bus, un jardin public ou encore un cabinet médical participent autant à la qualité de vie que le logement lui-même.
L’effort considérable consenti par l’État pour résorber l’habitat précaire ne saurait donc être remis en cause. Il constitue l’une des politiques sociales les plus importantes engagées en Algérie depuis plusieurs décennies. Mais son succès durable dépend désormais d’une seconde étape : accompagner les programmes de logements par le développement simultané des équipements publics, des transports, des services et des activités économiques.
À mesure que les bidonvilles disparaissent, le défi change de nature. Il ne s’agit plus seulement de construire des appartements, mais de construire des quartiers. Car le véritable relogement ne s’achève pas le jour où une famille reçoit les clés de son nouveau logement. Il prend tout son sens lorsque cette famille trouve, à quelques pas de chez elle, tout ce qui fait une ville : des commerces, des écoles, des médecins, des transports, des espaces publics et, surtout, la possibilité de mener une vie quotidienne normale. C’est à cette condition que les nouvelles cités cesseront d’être de simples ensembles immobiliers pour devenir de véritables lieux de vie.
Par : Aly D












