Même ville, même météo, mais des réalités très différentes selon que l’on habite un logement correct ou précaire, que l’on possède une voiture ou que l’on dépende des transports en commun.
Derrière les désagréments provoqués par la pluie se dessinent des écarts de revenus, de conditions de vie et d’accès aux services qui rendent certains habitants bien plus vulnérables que d’autres. La pluie concerne tout le monde, mais ses conséquences dépendent largement des moyens dont chacun dispose pour y faire face.
Pouvoir rentrer chez soi en voiture, vivre dans un logement correctement entretenu ou financer une réparation urgente : autant de possibilités qui ne sont pas offertes à tous. Pour certains, une averse impose quelques ajustements. Pour d’autres, elle bouleverse les déplacements, fragilise le budget familial et rappelle la précarité des conditions dans lesquelles ils vivent.
Se déplacer, une question de moyens
Lorsque les précipitations s’intensifient, les déplacements deviennent une source d’incertitude pour ceux qui ne disposent pas d’un véhicule personnel. Les taxis se font plus rares, notamment le vendredi, tandis que les bus, dont le service reste restreint, ne répondent pas toujours aux besoins. Un chauffeur de taxi nous explique que l’état des routes lorsqu’il pleut dissuade de nombreux conducteurs de prendre leur véhicule. Les chaussées dégradées et les difficultés de circulation ne sont pas seules en cause : certains redoutent également de retrouver leur véhicule sali par les parapluies dégoulinants ou les chaussures couvertes de boue des passagers.
Mohamed, électricien sur un chantier, en a fait l’expérience vendredi en cherchant à rentrer d’Annaba à El Bouni. « J’ai attendu, j’ai changé de quartier, espérant en trouver, rien. Il m’a fallu prendre un fraudeur qui m’a emmené pour 500 DA », raconte-t-il. Après une longue attente, il a dû payer davantage pour rejoindre son domicile. Pour un salarié dont le budget est serré, cette dépense imprévue pèse sur des finances déjà contraintes.
Les parents avec de jeunes enfants connaissent les mêmes difficultés. Alia, mère de deux enfants, explique qu’il lui arrive de devoir rentrer sous la pluie avec eux, faute de trouver un taxi à la sortie de l’école. Tous les élèves ne bénéficient pas des mêmes conditions de déplacement : certains sont conduits en voiture, tandis que d’autres doivent marcher sur des trottoirs détrempés ou patienter jusqu’à ce qu’un transport soit disponible.
Le logement, première protection fragilisée
Les inégalités se prolongent à l’intérieur des habitations. Une pluie abondante reste un désagrément passager pour les ménages qui vivent dans un logement bien entretenu. Pour ceux dont la toiture fuit ou dont les murs sont rongés par l’humidité, chaque épisode pluvieux ravive des problèmes que les réparations provisoires ne suffisent pas à régler.
Fatma habite à Sarouel et travaille comme femme de ménage à Annaba. Son plafond fuit en plusieurs endroits et elle n’a pas les moyens d’acheter une bâche pour protéger son toit avant l’hiver. À la fragilité de son logement s’ajoutent les difficultés de déplacement liées à son activité professionnelle. Les transports deviennent particulièrement pénibles durant la saison froide, souligne-t-elle, surtout le soir, lorsqu’il faut rentrer après une journée de travail.
Dans la vieille ville, Amar décrit une situation comparable. « Notre maison est une vraie passoire. Chaque année, je fais quelques travaux, mais ils ne durent pas, car il en faudrait plus, mais je n’en ai pas les moyens, alors on vit sous la pluie. Tous les jours, je prie pour qu’il ne pleuve pas », nous raconte-t-il. Faute de pouvoir financer une rénovation plus importante, il intervient ponctuellement, sans parvenir à résoudre durablement le problème.
Les réparations répétées représentent une charge importante : matériaux, nettoyage, remplacement d’objets endommagés et reprise de travaux inefficaces. Les ménages qui disposent d’une épargne peuvent engager des interventions plus conséquentes. Les autres doivent souvent se contenter de solutions temporaires, au risque de voir les dégradations s’aggraver. Le logement, censé protéger ses occupants, devient alors une source d’inquiétude à chaque nouvelle averse.
Des journées à perte
Pour une partie des travailleurs, la pluie touche directement les revenus. Les vendeurs ambulants, les ouvriers du bâtiment, les livreurs et les personnes dont l’activité dépend de la fréquentation d’un lieu extérieur sont particulièrement exposés. Lorsque les clients se font rares ou que les conditions de travail se dégradent, les recettes diminuent et certaines journées rapportent moins, voire rien.
Mokhtar vend du thé sur la voie publique. Avec l’arrivée de l’hiver, son activité ralentit sensiblement. Les promeneurs sortent moins, les bancs au bord de la mer se vident et les clients deviennent rares. « La saison hivernale est synonyme de disette », résume-t-il. Pour réaliser sa journée, il ne lui reste parfois que quelques pêcheurs, parmi les rares personnes qui continuent à fréquenter les lieux malgré le mauvais temps. Contrairement à un salarié dont la rémunération ne varie pas nécessairement avec les conditions météorologiques, un vendeur de rue dépend directement de l’activité quotidienne. Une journée pluvieuse peut réduire ses recettes sans qu’il soit possible de récupérer les sommes perdues le lendemain. Les dépenses courantes, elles, continuent de peser sur le budget. Les agents de sécurité, les gardiens de parking et d’autres employés en poste à l’extérieur doivent, quant à eux, poursuivre leurs missions, parfois sans équipement adapté ni espace où s’abriter.
À ces pertes de revenus s’ajoutent les dépenses provoquées par les intempéries : chaussures abîmées, vêtements à remplacer, frais de transport plus élevés ou matériel détérioré par l’eau. Les ménages les plus modestes disposent rarement d’une marge suffisante pour absorber ces coûts sans renoncer à d’autres besoins.
Des trottoirs praticables, des réseaux d’évacuation entretenus et des transports réguliers contribuent à limiter ces difficultés. À l’inverse, lorsque les mêmes problèmes se répètent à chaque saison pluvieuse, ils finissent par faire partie du quotidien de certains habitants, qui disposent de peu de solutions pour les contourner.
Lorsque le ciel se dégage, les chaussées finissent par sécher et les déplacements reprennent. Mais les réparations restent à financer, les pertes de revenus ne sont pas toujours récupérées et les logements fragiles demeurent exposés à la prochaine averse. Pour certains, la pluie n’aura été qu’une parenthèse inconfortable. Pour d’autres, elle aura creusé un peu plus le déficit du mois ou aggravé les conditions de vie. C’est là que se mesure l’inégalité face aux intempéries : non pas dans le fait d’être mouillé, mais dans les moyens dont chacun dispose pour en surmonter les conséquences.
Par : Aly D












