Après les saisies record de ces dernières semaines, Alger plaide pour son classement parmi les substances soumises au contrôle international.
10,4 millions de capsules de prégabaline saisies en une seule opération. Le 20 août, la découverte d’une telle cargaison a donné une idée de l’ampleur prise par le trafic de ce médicament détourné de son usage. L’enquête, ouverte en janvier, a conduit à des interpellations simultanées à Oran, Alger, Blida, Tipasa et Tizi Ouzou. Cette saisie record ne constitue pourtant qu’un épisode parmi les nombreuses opérations menées en Algérie depuis le début de l’année.
Le 18 août, cinq personnes avaient été écrouées dans une affaire portant sur plus d’un million de comprimés de prégabaline et 86 kg de cocaïne. En mai, environ quatre millions d’unités avaient été interceptées à Alger et 1,84 million de comprimés saisis par l’Armée dans la région de Tamanrasset. En juillet, la police d’Alger avait récupéré plus de deux millions de capsules. Début septembre, les douanes interceptaient encore 523 000 comprimés à Laghouat.
Des cargaisons par millions
Derrière cette succession de saisies se dessine un trafic qui ne relève plus de la petite revente de médicaments détournés. Les volumes montrent l’existence de filières capables d’acheminer, de stocker et de redistribuer des cargaisons entières de prégabaline. Les routes empruntées ne s’arrêtent pas aux frontières algériennes. L’affaire du mois d’août a notamment révélé des ramifications présumées à l’étranger, tandis que les autorités algériennes évoquent également des circuits transfrontaliers alimentés depuis l’Afrique de l’Ouest et le Sahel.
La particularité de la prégabaline tient à son origine. Il s’agit d’un médicament prescrit contre certaines formes d’épilepsie et les douleurs neuropathiques, disponible en pharmacie sous plusieurs noms commerciaux. Lorsqu’elle est consommée sans indication médicale ou à des doses importantes, la molécule peut provoquer somnolence, vertiges et altération de la vigilance. Des effets de relaxation, de sédation ou d’euphorie sont également recherchés dans les usages détournés.
Une consommation répétée peut conduire à une dépendance et à un syndrome de sevrage. Le produit présente donc une double réalité : médicament dans le circuit thérapeutique, psychotrope recherché dans le marché clandestin. C’est précisément cette origine pharmaceutique qui distingue la prégabaline de nombreuses drogues de synthèse. Elle peut entrer dans les circuits illégaux après avoir été produite par l’industrie pharmaceutique et avoir circulé par des canaux commerciaux légaux, avant d’être détournée à un moment de la chaîne.
Cette particularité explique aussi la difficulté du contrôle : contrairement à une substance exclusivement illicite, la prégabaline reste indispensable à certains patients et doit continuer à être délivrée dans un cadre médical. Les autorités font également état de laboratoires clandestins qui seraient implantés dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et du Sahel. En Algérie, le phénomène est désormais suffisamment installé pour mobiliser les services de toxicologie.
Au laboratoire de toxicologie du CHU de Sétif, une équipe de la faculté de pharmacie a mis au point en 2024 une méthode de dépistage urinaire de la prégabaline. Cette mise au point témoigne de l’entrée de la molécule dans les problématiques prises en charge par les services spécialisés et de la nécessité de disposer d’outils permettant de l’identifier chez les consommateurs.
Au Maghreb, la prégabaline a progressivement trouvé sa place dans les circuits de revente illicite, avec des méthodes qui varient selon les pays mais reposent sur une même faille : un médicament accessible dans le système de santé peut devenir, une fois détourné, une marchandise du marché clandestin.
Cette caractéristique explique en partie la difficulté du phénomène. Le contrôle ne peut pas reposer uniquement sur l’interdiction d’une substance, puisque la prégabaline conserve une fonction thérapeutique reconnue. Il doit aussi porter sur les quantités délivrées, les prescriptions, les détournements et les circuits de distribution, sans empêcher l’accès au traitement pour les patients qui en ont besoin. La question se situe ainsi à la jonction entre politique de santé, contrôle pharmaceutique et lutte contre les trafics.
L’Etat change de cadre
Face à l’ampleur prise par les trafics, le gouvernement a progressivement renforcé son dispositif national. Par un arrêté interministériel du 11 août 2021, la prégabaline a été inscrite sur la liste des médicaments psychotropes présentant un risque avéré d’abus, aux côtés notamment du tramadol, du clonazépam et du zolpidem. Le décret exécutif du 13 mars 2024 a ensuite établi une classification nationale des stupéfiants, des psychotropes et des précurseurs.
La prégabaline y figure dans une catégorie nationale soumise au dispositif prévu par la loi 04-18. Le cadre pénal a encore été durci. La nouvelle législation étend notamment la peine de mort à certaines infractions liées aux stupéfiants, parmi lesquelles la vente ou la distribution aux abords des établissements scolaires et, pour les drogues de synthèse, aux abords des établissements médicaux ou sociaux.
Le Haut Conseil de sécurité a par ailleurs acté la transformation d’une caserne de l’Armée située au Tanezrouft en prison de haute sécurité destinée aux grands trafiquants, ainsi que la création d’une agence spécialisée dans la lutte contre le trafic de stupéfiants. Ces décisions interviennent dans un contexte où les autorités cherchent à renforcer la lutte. Les chiffres disponibles donnent la mesure des moyens mobilisés, mais ils ne permettent pas à eux seuls de mesurer la consommation. Au premier semestre 2026, 25,6 millions de comprimés psychotropes avaient déjà été saisis par l’Armée.
Ce volume concerne l’ensemble des psychotropes et ne peut donc être assimilé aux seules saisies de prégabaline. De même, une hausse des interceptions peut traduire une progression du trafic, mais également une amélioration des capacités de détection, du renseignement et des opérations de démantèlement.
Élargir le contrôle à l’international
Les chiffres des saisies montrent l’importance prise par les trafics de psychotropes et, dans le cas de la prégabaline, les quantités désormais engagées dans les circuits clandestins. C’est dans ce contexte, marqué par des saisies de prégabaline atteignant désormais plusieurs millions de capsules, que l’Algérie a demandé la clôture de la réunion des chefs des services antidrogue d’Afrique, organisée à Vienne du 8 au 11 septembre, son classement parmi les substances soumises à un contrôle international.
Le débat ne porte donc plus seulement sur la surveillance d’un médicament dans les pharmacies. Il concerne désormais des cargaisons de plusieurs millions de capsules, des réseaux qui franchissent les frontières du Maghreb et des ramifications qui atteignent l’Europe. La démarche engagée à Vienne marque ainsi un changement d’échelle dans la réponse algérienne : après avoir renforcé le contrôle de la prégabaline sur son territoire, l’Etat cherche désormais à faire reconnaître la dimension internationale du trafic qui s’est développé autour de cette molécule et autour de ses écoles.
Par : Aly D







