Au guidon d’un scooter ou au volant d’un véhicule, les livreurs enchaînent les courses, avec pour seule garantie un revenu qui dépend du nombre de commandes et des aléas de la journée.
À Alger, Oran, Constantine ou Annaba, ils sont désormais partout. Au guidon d’un scooter, à vélo ou au volant d’une voiture, ils transportent des repas, mais aussi des colis commandés sur Internet, des achats récupérés dans un commerce ou des courses confiées par des particuliers.
Certains assurent encore le transport de documents ou de petits objets d’un quartier à l’autre. Leur présence accompagne ainsi l’essor du commerce en ligne et de nouveaux usages qui permettent de commander, acheter ou faire récupérer presque n’importe quoi sans se déplacer.
Derrière l’image
Pourtant, derrière cette activité qui semble appartenir pleinement à l’économie numérique, les conditions de travail restent souvent très éloignées de l’image de liberté véhiculée par les plateformes. Pas d’horaires fixes, pas de bureau, pas de supérieur hiérarchique visible : en apparence, chacun organise sa journée comme il l’entend.
Dans la pratique, le temps est rythmé par les commandes, les distances à parcourir, les embouteillages et la nécessité d’accumuler suffisamment de courses pour rendre la journée rentable. Nacer, 23 ans, exerce depuis deux ans.
« Je travaille parfois 12 heures par jour, mais je ne sais jamais combien je vais gagner à la fin de la semaine », raconte-t-il. Une phrase qui résume à elle seule le paradoxe de cette nouvelle activité : davantage de souplesse en apparence, mais une grande incertitude dès qu’il s’agit de revenus.
Pour beaucoup, l’entrée dans ce métier répond d’abord à une nécessité. L’absence d’emploi stable, la difficulté à accéder à certains secteurs ou la recherche d’un revenu complémentaire conduisent de nombreux jeunes vers la livraison.
Le principe paraît simple : disposer d’un moyen de transport, d’un téléphone et d’une connexion Internet, puis accepter les missions proposées. Mais entre le montant affiché pour une course et ce qu’il reste réellement à la fin de la journée, l’écart peut être important.
Le carburant constitue une première dépense, à laquelle s’ajoutent l’entretien du scooter ou de la voiture, les réparations, les pneumatiques, la connexion téléphonique et l’équipement nécessaire à l’activité. Une panne, même banale, peut ainsi transformer une journée de travail en journée sans revenu. Le véhicule n’est pas seulement un outil professionnel : il devient une condition pour continuer à travailler.
La circulation, elle, impose son propre rythme. Dans les grandes agglomérations, les embouteillages rallongent les trajets et compliquent le respect des délais. Une course qui devrait prendre quelques dizaines de minutes peut s’étirer bien davantage lorsque les axes sont saturés. Pour celui qui est payé à la mission, le temps passé dans les bouchons n’est pas nécessairement du temps rémunéré.
Chaque minute perdue peut donc se traduire par une commande en moins. La météo ajoute une autre variable à une activité déjà incertaine. En été, la chaleur s’installe sur les routes et les longues heures passées au guidon deviennent éprouvantes.
En hiver, pluie, froid et chaussées glissantes compliquent à leur tour les déplacements. Les conditions les plus difficiles peuvent pourtant correspondre à des périodes où la demande augmente. Pour le livreur, renoncer à travailler signifie alors renoncer au revenu correspondant. Le téléphone rythme la journée. C’est par lui que les missions arrivent, que les adresses sont transmises et que les itinéraires sont suivis.
Le livreur doit constamment s’adapter à la demande, aux distances et aux modalités d’attribution des courses. Les périodes creuses comme les changements de tarifs peuvent directement modifier ses revenus.
L’indépendance qui a ses limites
Cette organisation donne aux livreurs le statut de travailleurs indépendants dans de nombreuses situations, mais cette indépendance s’accompagne d’une forte exposition aux risques. Ils prennent en charge leur moyen de transport et une partie des coûts de leur activité, tout en restant dépendants du volume de missions disponibles et du fonctionnement des plateformes ou des réseaux de clients.
La fragilité apparaît surtout lorsque le travail s’arrête. « Si je tombe malade, je ne gagne rien. Si j’ai un accident, c’est encore pire », résume Younès. Pour celui qui dépend quotidiennement de ses courses, quelques jours d’immobilisation peuvent suffire à déséquilibrer le budget.
La question dépasse donc celle du seul niveau de rémunération. Lorsque les revenus fluctuent, il devient difficile de prévoir les dépenses, d’épargner ou de construire des projets à long terme. L’absence de protection en cas de maladie ou d’accident renforce cette incertitude.
À cela s’ajoutent les contraintes logistiques. L’insuffisance de centres de distribution et de hubs modernes complique la circulation des marchandises et l’organisation des trajets, notamment pour les livraisons sur de longues distances.
Les itinéraires sont parfois difficiles à optimiser et les déplacements supplémentaires augmentent les coûts. Dans les villes, d’autres obstacles apparaissent au quotidien : stationnement, accès aux immeubles, adresses imprécises, attente chez un commerçant ou chez un particulier. Une mission qui semble simple au moment où elle est acceptée peut finalement mobiliser beaucoup plus de temps que prévu.
Pour le client, l’opération paraît pourtant rapide. Un achat est effectué en ligne, un colis confié à un livreur, une course demandée à distance. Ce dernier prend alors en charge toute la partie invisible : récupération de la marchandise, déplacement, recherche de l’adresse et remise au destinataire.
Un métier qui s’installe
Pour beaucoup, la livraison reste une activité de transition. Certains espèrent trouver un emploi plus stable, d’autres la combinent avec une autre source de revenus. Mais l’absence de formation structurée et de perspectives d’évolution peut prolonger cette situation pendant plusieurs années.
Le métier attire parce qu’il est accessible et permet de commencer rapidement. Il peut aussi répondre à des besoins ponctuels : travailler davantage durant certaines périodes, réduire son activité à d’autres moments ou compléter un revenu. Mais cette souplesse devient plus difficile à vivre lorsqu’il faut compter chaque jour sur les courses pour couvrir les dépenses.
Avec l’essor du commerce en ligne et des services à distance, les livreurs sont pourtant devenus un maillon essentiel de la vie quotidienne. Ils rapprochent les commerces de leurs clients, transportent les achats effectués sur Internet et rendent des services à ceux qui ne peuvent ou ne souhaitent pas se déplacer.
Chaque matin, ils reprennent pourtant la route. C’est là tout le paradoxe de ce métier : la liberté de se connecter, de choisir ses horaires et d’accepter ses courses côtoie la pénibilité des longues journées, l’incertitude des revenus et les risques du quotidien. Pour la plupart, sans véritable statut professionnel ni couverture sociale, cette autonomie reste fragile.
Un moteur qui cale, une chute, une journée sans commandes peuvent suffire à tout arrêter. Le soir venu, quand les rues se vident et que les derniers livreurs rangent leurs sacs, une question demeure : jusqu’où peut-on être libre de son travail lorsque l’on n’est pas protégé par lui ?
Par : Aly D










