Derrière ces pratiques se dessine une réalité préoccupante, qui mêle superstition, vulnérabilité sociale et …opportunisme.
La sorcellerie ou « sihr, s’hour » » n’est plus seulement un vestige de croyances anciennes. Elle s’impose aujourd’hui comme un phénomène social complexe, touchant toutes les couches de la société et tous les âges. Ce n’est plus uniquement une affaire de superstition : derrière ces pratiques se cachent des besoins psychologiques, des facteurs culturels et des enjeux économiques qui expliquent leur persistance.
Les motivations derrière les consultations
Pourquoi certaines personnes consultent-elles des « taleb », « raquis » ou « chouaffa » ? Plusieurs facteurs entrent en jeu. Le premier est le désespoir face à des situations difficiles ou inexpliquées : maladies chroniques, blocages professionnels, conflits familiaux ou conjugaux persistants. Face à l’incapacité de la médecine moderne ou des institutions à apporter des réponses, ces individus cherchent des solutions alternatives promettant un soulagement rapide.
Le recours à ces praticiens traduit également un besoin de régulation émotionnelle. Dans un monde incertain, externaliser ses inquiétudes à quelqu’un qui semble capable de changer le cours des événements procure un apaisement immédiat. Pour beaucoup, la consultation offre non seulement un espoir de guérison mais aussi un cadre d’écoute et de soutien, un espace où l’on peut se sentir compris et moins seul.
Certaines consultations répondent à des objectifs plus stratégiques : obtenir un avantage, réussir un examen, progresser professionnellement ou même nuire à autrui. La sorcellerie n’est donc pas uniquement culturelle ou religieuse : elle est aussi économique et sociale, exploitée par des praticiens capables d’adapter leurs offres aux besoins variés de la clientèle.
Des pratiques inquiétantes dans l’espace public
La presse rapporte régulièrement des cas où les pratiques occultes dépassent le cadre privé. Les profanations de cimetières sont particulièrement frappantes. Cadenas, aiguilles, photos, talismans, morceaux de linceuls et parfois des textes souillés de sang ont été retrouvés lors d’opérations de nettoyage dans plusieurs wilayas. Ces rituels visent souvent à influencer ou nuire à autrui, loin de l’idée de protection ou de guérison.
Ces pratiques témoignent d’une normalisation préoccupante. Transmises de génération en génération, elles trouvent aujourd’hui un terreau favorable dans un contexte de difficultés économiques et sociales. L’accès à l’information via les réseaux sociaux contribue également à cette diffusion, multipliant vidéos de rituels et conseils de praticiens et renforçant leur
Réseaux sociaux, du marabout au voyant 2.0
Avec l’avènement du numérique, la sorcellerie a trouvé un terrain fertile sur les réseaux sociaux. Les « voyants 2.0 » exploitent des plateformes comme Facebook, Instagram, TikTok ou WhatsApp pour promouvoir leurs services. Ils publient des vidéos montrant des rituels, des témoignages de clients satisfaits ou des tutoriels pour certains rituels « simples ». Cette présence en ligne rend ces pratiques accessibles à un public plus large et leur confère une légitimité apparente.
Les voyants 2.0 proposent aussi des consultations à distance. Par appel vidéo, messagerie instantanée ou via des sites spécialisés, il est désormais possible de recevoir un « diagnostic spirituel » ou un rituel personnalisé sans quitter son domicile. Cette dématérialisation attire particulièrement les jeunes générations connectées et crée une relation de proximité instantanée entre praticien et client.
Le marché de l’ésotérisme
La sorcellerie constitue désormais un véritable marché. Certains guérisseurs ouvrent des cabinets, reçoivent sur rendez-vous et affichent parfois des certifications douteuses. La persistance du phénomène a conduit à son exportation. En mai 2025, la police des frontières a saisi des produits liés à la pratique de la sorcellerie lors de l’arrestation d’une femme tentant de quitter le pays. Ces saisies montrent que la demande dépasse le cadre national et que la sorcellerie devient un commerce transfrontalier à l’ombre des lois.
Les affaires judiciaires soulignent la frontière floue entre croyance et criminalité : escroquerie, manipulation psychologique, profanation ou menaces sont autant d’infractions liées à ces pratiques. Elles révèlent un phénomène complexe mêlant vulnérabilité sociale et exploitation économique.
Le cadre légal et ses limites
Le débat sur la place de la sorcellerie dans le Code pénal algérien (loi 24-06) illustre la difficulté d’encadrer ces pratiques. Lors des débats sur le projet de loi portant mobilisation générale, en mai dernier, plusieurs députés avaient exprimé leur préoccupation face à la montée de la sorcellerie et du charlatanisme, qu’ils jugeaient constituer une menace sociale et morale. Le ministre de la Justice avait reconnu l’ampleur du phénomène et assuré que les autorités judiciaires restaient mobilisées pour y faire face. Il avait précisé que ces pratiques, lorsqu’elles franchissaient la ligne du délit, étaient déjà encadrées par le cadre juridique existant, notamment au titre de l’escroquerie, de l’abus de faiblesse ou de l’exercice illégal de professions.
Il avait également insisté sur la nécessité d’un débat sociétal pour faire évoluer les mentalités tout en respectant les principes fondamentaux du droit, et d’instaurer un équilibre entre prévention, encadrement juridique et respect des croyances.
Les dimensions psychologiques et sociales
Le recours à la sorcellerie s’inscrit dans un héritage culturel ancien. Djinns, mauvais œil, baraka et autres croyances ont été transmis par la tradition orale. Ces pratiques, longtemps cantonnées à l’espace privé, s’adaptent à la modernité tout en restant un marqueur social. Consulter un marabout ou un voyant, peut être considéré comme normal, même parmi des personnes instruites.
La crise sociale et économique actuelle renforce cette dynamique. Conflits familiaux ou conjugaux, incertitude face à l’avenir : tous ces facteurs créent un terreau favorable. Même des individus instruits se tournent parfois vers ces solutions « alternatives » pour compléter ce que la médecine ne peut résoudre.
Au-delà de l’aspect culturel, la sorcellerie répond à un besoin de régulation émotionnelle et sociale. Consulter un voyant permet de verbaliser ses peurs, de donner un sens à des situations incompréhensibles et de retrouver un sentiment de contrôle. Ces consultations sont aussi un lieu d’échanges et de partage, créant un réseau social parallèle qui renforce la légitimité des pratiques occultes.
Une approche nécessairement globale
Comprendre la sorcellerie demande une approche multidimensionnelle. Il ne suffit pas de punir : prévention, éducation et accompagnement psychologique sont indispensables. Les campagnes de sensibilisation doivent informer sur les risques de manipulation et d’exploitation. Elles doivent également proposer des alternatives crédibles pour les problèmes de santé mentale, familiaux ou professionnels.
La persistance de ces pratiques montre que la peur, l’incertitude et le besoin de contrôle restent profondément ancrés dans la société. Répondre à ces besoins de manière constructive est la seule manière de réduire l’attrait pour les pratiques occultes, protéger les individus vulnérables et atténuer les tensions sociales.
Par : Aly D












